jeudi 4 juillet 2019

On n’installe pas un incinérateur d’ordures ménagères dans un pays incapable de réparer un réfrigérateur (Art.624)


Ce que je m’apprête à vous conter est inspiré fidèlement d’une histoire vraie qui s’est déroulée ces derniers jours dans notre contrée d’Orient avec un dénommé Wary Fox. Nooon, ce n’est pas en rapport avec l’incident survenu dans le Mont-Liban. Oubliez Gebrane Bassil, au moins pour l'instant. Au fait, nooon, ne l’oubliez pas du tout, parce que c'est en partie de sa faute. Les autres politiques ne sont pas en reste, ils partagent pleinement cette responsabilité.

Incinérateur de déchets à Strasbourg
Photo Antoine Taveneaux (Wikimedia Commons 2006)

Wary Fox vient de perdre son réfrigérateur après cinq années de bons et loyaux services. Cela fait des mois que l’appareil tente de reste actif et digne de la marque qu’il représente, Blomberg. Mais à quel prix ! Ses signaux de détresse ont créé un boucan d’enfer qui a agacé tout un quartier de Beyrouth. Et pourtant, quand il l’a acheté, le renard n’a pas résigné sur le prix, il voulait de la qualité et de la durée. Ce fut une grave erreur, la première du genre. Il croyait bonnement qu’un bon appareil résistera mieux aux aléas techniques. Où ça ? Au Liban, hehehe. Raté.

En toute logique et toute confiance, il a commencé sa mésaventure de réparation en appelant le vendeur, un grec-orthodoxe de Beyrouth qui a encore un réseau social à l’ancienne. Sans-façon et sans nuance il lui a conseillé d’emblée de ne pas se compliquer la vie car comme on dit, kholso zeitéto lal berrad (il n'a plus d’huile). Il vaut mieux acheter un nouveau, la réparation serait compliquée et couteuse. Bon, disons que c'est la musique classique qu'on entend dans tous les commerces.

Un coup de fil plus tard, un ami lui donne le numéro d’un excellent technicien arménien de Bourj Hammoud, qui fait le déplacement aussitôt. A peine arrivé, le diagnostic tombe. Le compresseur est foutu, il faut le remplacer. L’ennui c’est qu’a priori, on ne trouve pas ce type de compresseur au Liban, le R600. Au pays du Cèdre, il n’y a à priori que du R134. Et ce n’est pas tout. Le technicien arménien ne garantit pas le fonctionnement normal du réfrigérateur avec le remplacement du R600 par du R134. Génial. Il lui conseille d’investir dans un nouveau réfrigérateur ou de contacter un autre technicien qui accepterait de le faire, une certaine déontologie l’empêche d'accomplir cette sale besogne. Commercial quand même, mais avec plus de subtilité.

A ce stade, l’idée est inenvisageable pour Wary Fox. D’une part, parce qu’il est méfiant et il connait bien ses congénères, et d’autre part, parce qu’il est soucieux de son environnement. Jeter un appareil qui a l’air neuf est un crime contre la nature. Un coup de fil plus tard, on lui conseille un pro en haute montagne. Tout le monde jure par lui. Wary Fox s’arme de patience et se met en route. Deux heures d’embouteillage plus tard, le technicien maronite lui affirme, sans voir le réfrigérateur, que tout ce qu'on lui a dit est faux et qu’en principe, le remplacement du compresseur R600 par un autre du type R134 fonctionne très bien à condition de veiller à changer toute la tuyauterie de refroidissement qui va avec. Notez la nouvelle expression du génie commercial libanais et ne perdez par le nord, Wary Fox est déjà au 3e avis.

Méfiant comme il est, il décide d’aller chez un grand vendeur d’électroménagers, Khoury Home. Le conseiller chiite, comme son compatriote orthodoxe, lui conseille d'office de ne pas se compliquer la vie et lui certifie qu’il n’y a aucun problème de mettre un R134 à la place d’un R600 puisqu’ils le font tout le temps, blablabla et patati et patata. Pas besoin de test d'ADN, ce technicien est surement originaire de Tyr et il a des gènes phéniciens.

Wary Fox est retourné dans son terrier d’Achrafieh profondément triste et tourmenté. Quatre avis techniques divergents et contradictoires pour une panne de réfrigérateur dont l'origine est parfaitement identifié. Triste mais content d'avoir enfin compris avec un simple appareil électroménager pourquoi rien absolument rien ne fonctionne normalement dans son pays. A qui des techniciens-conseillers doit-il faire confiance, à l’orthodoxe, l’arménien, le maronite ou le chiite ? Par souci d'unité nationale et pour avoir le cœur net, il s'est décidé d'étendre ses consultations vers le quartier de Basta et la région du Chouf, pour voir un conseiller sunnite et un technicien druze, maintenant qu'il a la preuve que la vie au Liban n'est que panne, farce et résilience.

Au Liban, on importe des appareils électroménagers sans les pièces détachées pour les réparer. Soit. Au pays du Cèdre, on a des techniciens qui ne maitrisent pas vraiment leur domaine de travail. Soit, aussi. Dans notre pays, la malhonnêteté est monnaie courante. Soit, également. Mais ce que je ne comprends pas, c’est cette majorité de Libanais qui s’est acclimatée si bien aux problèmes, qu’elle a oublié l’essentiel. Wary Fox n’est pas le seul Libanais en panne, loin de là. Réfrigérateur, lave-linge, lave-vaisselle, ordinateur, télévision, voiture électrique, smartphone, batteries, climatiseur, et j’en passe et des meilleurs. Le cimetière des appareils électroménagers et électroniques au Liban est jonché de victimes innocentes mis hors d'usage prématurément à cause d'une classe politique défaillante.

Tous ces appareils souvent de grandes marques ne rendent l’âme au pays du Cèdre que parce que dans notre pays, les dirigeants n’ont pas été fichus, 30 ans après la fin de la guerre civile, à assurer aux Libanais une électricité de qualité 24h/24. Les coupures intempestives et un courant électrique d’une qualité médiocre ont raison des meilleurs appareils électroménagers et électroniques du monde.

Une centrale nucléaire au Liban!
Et dire, qu'on a osé imaginer une centrale nucléaire pour résoudre le problème électrique au Liban ! Ah si, l'ex-ministre libanais de la Défense, Yacoub Sarraf, a évoqué le sujet sur mon mur, en octobre dernier, suite à la polémique autour de l'offre Siemens. « Le président Hollande était venu avec la brillante PDG d'AREVA et elle avait proposé à l'époque une offre pour une centrale nucléaire qui couvrirait tous nos besoins pour les 50 ans à venir. » On croit rêver devant autant de naïveté. Ce n'est pas possible, des responsables libanais lui ont soufflé l'idée à l'oreille, j'en suis persuadé. Quoique, avec Hollande, on ne sait jamais.

Dans tous les cas de figure, comme depuis onze ans, le ministère de l’Energie est entre les mains du Courant patriotique libre, je conseille à Wary Fox et à ses amis de la jungle libanaise, d’envoyer désormais leurs factures au plus illustre des ministres qui ont totalement foiré leurs missions ministérielles, Gebrane Bassil.

Monticule d'ordures ménagères dans le quartier d’Achrafieh à Beyrouth, lors de la crise des déchets en 2015 (Photo Wary Fox)

Toujours est-il qu’aujourd’hui, à la fraiche vers 18h, le conseil municipal de Beyrouth s’est réuni en grande pompe pour débattre d’un dossier important qui, s’il est mené à bien, achèvera ce qui reste de la qualité de vie des Libanais en général et des Beyrouthins en particulier. Les conseillers municipaux guidés par Jamal Itani sont déterminés ni plus ni moins à installer un incinérateur d’ordures ménagères à Beyrouth. Ils vont allouer un budget pour cela et décideront de la façon de procéder pour financer leur projet sordide. Il y aura sans doute beaucoup d’argent des gentils contribuables libanais et peut-être des dons des gentils contribuables arabes et occidentaux, et bien sûr, l’argent de l’incontournable « majliss el enme2 wal e3mar wel tekhrib », qui est déjà à l’œuvre pour détruire la magnifique prairie de Marj Basri au Sud-Liban pour y construire un aberrant barrage dans un pays qui fuit de partout et qui n'a pas de compteurs d'eau ! Enfin bref, nous serons face à un extraordinaire gaspillage de l’argent public, dans le but de construire une usine qui aura forcément un impact négatif sur l’environnement et la santé humaine. C’est un comble.

La municipalité de Beyrouth s’apprête aussi à demander au Conseil des ministres de mettre à sa disposition 60 000 m2 pour y construire son incinérateur d’ordures ménagères. Ah tiens, où va-t-on trouver une telle surface vacante sur le territoire qui dépend de la municipalité de la capitale ? Nulle part, enfin si. Faisons court, de trois choses l’une : du côté de la Quarantaine, un secteur pestilentiel qui incommode les Beyrouthins de jour comme de nuit tout au long de l’année, du côté du Bois des Pins, dont le bétonnage progresse à vue d’œil, ou pourquoi pas, sur le territoire d’une autre municipalité en dehors du périmètre administratif de la ville.

Et ce n’est pas tout. La municipalité de Beyrouth s’apprête à demander au gouvernement libanais d’autoriser le ministère de l’Energie à racheter l’électricité produite dans la future usine de traitement des déchets. La meilleure ! D’ailleurs, c’est l’argument de vente de ce projet toxique aux Libanais. Là où le monde entier investit massivement dans l’énergie propre, durable et renouvelable, au Liban les (ir)responsables comptent sur les ordures ménagères pour produire de l’électricité 24h/24, tout en continuant à gaspiller l’argent public sur l’aberrante idée des centrales flottantes ! Le génie libanais encore à l’action.

Et le pire est comme toujours pour la fin. La municipalité de Beyrouth est sur le point de s’octroyer le droit de conclure ce marché sans passer ni par un appel d’offres (procédure jugée trop longue) ni par un appel à candidatures (procédure jugée contraignante). Comme ça, à la tête du client, de gré à gré. Ahhh la liberté d’action n’a pas de prix ! Justement. Un mot s’impose, we2’7inn, ils sont sans-gênes.

Ordre du jour du Conseil municipal de Beyrouth pour le 4 juillet 2019, tel qu'il a été publié par la députée Paula Yacoubian, il y a quelques jours

Si le projet d’incinérateur de la municipalité de Beyrouth voit le jour, jusqu’à 200 tonnes de déchets pourraient être brûlés chaque jour aux nez des Libanais en général et des Beyrouthins en particulier. L’incinérateur de la capitale fera naturellement des bébés, un peu partout au Liban. Alors que le pays du Cèdre est déjà un des pays les plus pollués au monde, comme je l’ai dénoncé dans un article récent, notamment par le dioxyde d’azote (le gaz brun-rouge à l’horizon, produit par les voitures, les moteurs, les usines, etc. !), avec les incinérateurs nous pourront devenir les champions du monde, notamment pour la production de dioxines. Remarquez l’avantage d’une telle situation, c’est que la municipalité de Beyrouth sera dispensée à l’avenir de pulvériser toutes les rues de la ville avec ses insecticides, un scandale que j’ai dénoncé également. Ah soyez certains, qui veut laisser le Liban dans un meilleur état que celui dans lequel il l'a trouvé, ne chômera pas !

On vous dira évidemment qu’il y aura des « filtres », qu’on sera dans les « normes » et que nous ferons comme en « Suède ». Foutaises. Nous vivons dans un pays négligeant au plus haut degré, où les normes ne sont jamais respectées, rongé par la corruption, ravagé par l’incompétence, guidé par l’ignorance, surendetté à hauteur de 150 % de son PIB, ayant une densité humaine général de près de 600 habitants par km2 (sachant qu’une grande partie du territoire libanais n’est pas habité), alors qu'ils nous disent comment peuvent-ils imaginer dans ces conditions que les incinérateurs libanais seront gérés comme les incinérateurs suédois ?

Si je me suis étalé dans l’introduction sur les aventures de Wary Fox, ce n'est pas seulement pour amuser la galerie, mais c’est pour souligner l’incapacité congénitale que nous avons au Liban à résoudre les plus simples des problèmes : fournir un courant électrique continu de qualité aux citoyens et assurer une vie convenable à un appareil électroménager, de son importation, à sa maintenance et à sa mise au rebut.

Retournons aux affaires. La municipalité de Beyrouth tente depuis un an déjà, la dernière fois il y a un peu plus d’un mois, d’affecter 83 900 $ HT, de l’argent des contribuables, à la société de com’ « Noise » qui travaille depuis des années pour redorer le blason de la municipalité (dans le cadre d’un contrat obtenu de gré à gré !), pour produire un film documentaire de 15 minutes, au Liban et en France, afin de « mettre en lumière les solutions suivies (à l’étranger) pour transformer les déchets en énergie ». Affligeant. Ils auraient mieux fait de commander un documentaire sur le tri des ordures ménagères en Suisse par exemple où tout est trié jusqu’à l’huile de friture par les gens eux-mêmes qui se rendent avec leurs déchets, en voiture, dans des centres spécialement dédiés à cet effet. Mais justement, et c’est là où le bât blesse, le tri n’intéresse pas la municipalité de Beyrouth, pas plus qu’il n’intéresse le ministère de l’Environnement et même le gouvernement libanais.

Une loi votée en automne 2018 a imposé à ces deux derniers d’élaborer avant le printemps 2019 une « stratégie nationale » pour assurer une bonne gestion des ordures ménagères qui se base notamment sur le « tri à la source » et le respect des « normes environnementales ». Autant pisser dans un violon et aller prêcher dans le désert, ils n’ont rien fait de tout cela. Pas encore, on vous dira. Mais voyons, pourquoi se presser, la crise des déchets n’a que quatre ans !

A vrai dire, en réfléchissant bien, il y a clairement une cohérence dans le jeu de rôle entre la municipalité de Beyrouth et le gouvernement libanais. A quoi serviront les incinérateurs de demain si nous commençons à trier nos déchets ? A rien, ce n’est pas rentable pour les rapaces d’investisseurs. Comment voulez-vous produire de l’électricité ? Ma3 kéchirr el batata, wel leimoun, wel battikh ? Avec les épluchures des pommes de terre, des oranges et des pastèques ? Mais non voyons ! Il faut des cartons, du plastique et même des pneus. Les Libanais doivent le savoir, les incinérateurs des déchets en tout genre et le tri-recyclage des ordures ménagères sont incompatibles, l’un doit l’emporter sur l’autre. Hélas, la municipalité de Beyrouth et le gouvernement semblent privilégier la première solution au détriment de la seconde. Il est encore temps d’agir pour inverser la tendance. Mais il est urgent de le faire savoir haut et fort car le jour viendra où il sera demandé aux Libanais de faire un effort dans la surconsommation pour produire plus de déchets, afin d’alimenter les montres qu’ils ont créé, les fourneaux des incinérateurs installés aux quatre coins du territoire libanais. Cette solution de facilité est morbide. Elle aura un cout exorbitant sur l’environnement, l’écosystème et la santé humaine au Liban. Nous perdrons ce qui nous reste comme qualité de vie pour ne gagner au final que qu’une explosion des maladies respiratoires et cardiovasculaires et des cas de cancers.

Filière de recyclage à Laax, une commune du canton des Grisons en Suisse, où les habitants apportent eux-mêmes les produits recyclables au centre de tri. Sur les 4 photos de droite, on trouve les compartiments réservés aux papiers, aux cartons, aux bouteilles en plastique et aux objets métalliques (Photos Wary Fox)

Pour une gestion saine, responsable et durable des déchets, nous devons :

. Primo, prendre conscience que notre belle Planète bleue, la Perle de l'Univers, est dans un état lamentable à cause des activités de la plus stupide espèce que la Terre a jamais connu en 4,5 milliards d’années : pollution environnementale (« responsable de 8,8 millions de morts prématurées par an dans le monde »), changement climatique conduisant à des vagues de grand froid et de fortes chaleurs (« en l'absence de réduction drastique des émissions de CO2, jusqu'à 75 % des habitants de la planète pourraient être victimes de vagues de chaleur meurtrières à l'horizon 2100 »), sixième extension des espèces (100 fois plus dévastatrice que celles d’avant où « 75% des espèces animales sont vouées à disparaître durant les siècles à venir »), épuisement des ressources renouvelables annuelles de la Terre (« Jour du dépassement : à partir du 10 mai, l'Union européenne a épuisé toutes ses ressources annuelles », on ne parle pas des Etats-Unis !), etc.

. Secundo, recycler tous les déchets produits sur Terre. C’est la solution la moins chère et la plus saine, pour l’environnement et pour la santé humaine, à condition que les pouvoirs publics le veuillent bien et que les citoyens fassent des efforts. Je l’ai expliqué dans un article dans le passé en prenant l’exemple d’une commune en Suisse. Il faut que les très riches municipalités libanaises aménagent de nombreux terrains pour y installer des bennes de recyclage, pour tout, à charge des citoyens de ramener les déchets à recycler, et d’acheminer régulièrement les matières à recycler vers les sociétés spécialisées.

Il y a toujours un emplacement pour n’importe quel produit recyclable. Laax / Grisons (Suisse)

Recyclage du textile et du bois à Laax / Grisons (Suisse)

. Tertio, réduire la production de déchets par tous les moyens possibles et imaginables. Sans la réduction de notre train de vie, on ne s’en sortira jamais. C’est valable pour l’argent comme pour l’eau, l’électricité et les ordures ménagères.

Avant qu’il ne soit trop tard, disons NON aux incinérateurs d’ordures ménagères au Liban, OUI au recyclage et à la réduction du volume des déchets. Personnellement, je suis carrément pour la décroissance au niveau mondial. Sinon, nous devons nous préparer à assumer les conséquences morbides de l’installation de ces fourneaux en bas de nos fenêtres.

mardi 25 juin 2019

Pendant que les Libanais se chamaillent sur une « décision municipale », les « deals du siècle » de Trump et d’Assad implanteraient deux millions de Palestiniens et de Syriens au Liban (Art.622)


Le conseil municipal de Hadath, une ville limitrophe de Beyrouth, a pris la décision d’interdire la vente et la location de biens immobiliers à des ressortissants non chrétiens. Tout le monde est sous le choc, sauf que ce n’est même pas nouveau, ça date de 2010. Un cas récent a remis l’affaire sur le devant de la scène. Etant donné la gravité du sujet, neuf réflexions s’imposent.


 1  Comment on est arrivés à interdire aux Libanais musulmans de louer et d'acheter des biens dans une « ville chrétienne »?


Pour justifier sa décision, le conseil municipal invoque l’extension démographique musulmane chiite de la Banlieue-Sud de Beyrouth vers cette ville chrétienne maronite du sud du caza de Metn. On serait passé d’une ville chrétienne à 100% autrefois à une ville chiite à 60% de nos jours. Sa voisine, Haret Hreik, la ville natale du président de la République, Michel Aoun, était d’ailleurs entièrement chrétienne. Aujourd’hui, c’est un fief du Hezbollah chiite, ses habitants chrétiens se sont installés au Metn et au Kesrouane. Pour reprendre un terme abjecte cher à l’extrême droite, on aurait donc affaire à un « grand remplacement ».

 2  De la xénophobie à la discrimination : le cheminement habituel de la pensée extrémiste


Hier, on protestait contre les étrangers de nationalité syrienne. Aujourd’hui, cela concerne les Libanais de confession chiite. Demain, ça touchera les Libanais chrétiens de confessions orthodoxe et arménienne. Et surtout ne croyez pas qu’on s’arrêtera en si bon chemin! Après, la méfiance s’installera à l’égard des chrétiens maronites du Kesrouane. Plus tard, ça sera contre les chrétiens des quartiers nord de Hadath. Un jour ça pourrait être contre les autres familles chrétiennes de la ville qui n’appartiennent pas à tel clan ou tel parti.

La méfiance interrégionale n’est pas une spécialité libanaise. Prenez l’Italie par exemple, les gens du Nord se déclarent comme de grands travailleurs et considèrent les gens du Sud comme des fainéants. Pour l’instant, le Milanais, Monsieur-adore-le-Nutella (Salvini), est occupé par les étrangers. Quand il aura fini avec eux, il se retourna contre les Siciliens et ainsi de suite. Une chose est sûre, tous les extrémistes, de toutes nationalités, religions et idéologies, fonctionnent exactement de la même manière.

 3  Et si la municipalité de Hadath faisait ce que beaucoup de municipalités libanaises aimeraient faire? 


La décision municipale à Hadath ne suscite pas de tollé politique au Liban, à part les protestations d’usage. Ceci s’explique par deux raisons principales.

• D’une part, parce qu’on a connu la pire incarnation de la discorde au Liban, la guerre civile. Depuis que toutes les communautés libanaises sans exception aucune (chrétiennes, sunnites, druzes et chiites) se sont alliées à des forces étrangères (respectivement Israël-Syrie, Palestine-Syrie, Palestine-Syrie et Iran-Syrie), ont pris une part active à la guerre, plus aucune guéguerre ne peut étonner au pays du Cèdre. Alors les beaux discours sur la cohabitation sonnent parfois creux ou dans le vide.

Municipalité de Hadath (2011) :
"Ne vend pas ton appartement,
ne vend pas ta terre,
la municipalité ne signera pas pour toi"
• D’autre part, la municipalité de Hadath a exprimé tout haut ce que pensent une frange de chrétiens libanais tout bas. Pire encore, la municipalité de Hadath fait tout bas, ce que voudraient faire tout haut, font déjà ou feraient s’il le faut et le moment venu, beaucoup de municipalités libanaises, de toutes tendances politiques et appartenances communautaires confondues, chrétiennes, sunnites, druzes et chiites, dans les contrées limitrophes mixtes. Assez d’hypocrisie.

 4  Allez acheter markad 3anzéh bi jabal lebnan, une baraque et un lopin de terre dans le Chouf par exemple!


Niyélo! Comme dit l'adage libanais. Heureux certes, mais encore faut-il pouvoir le faire quand on n'en a pas ! Au Kesrouane, aucun souci, comme en témoignent l'urbanisation sauvage et le bétonnage al-akhdar wel yébiss. Par contre, et c’est un secret de Polichinelle, il est très difficile d’acheter cheberr 2ard aw marqad 3anzéh, un lopin de terre ou une baraque, dans une région du Mont-Liban dominée par les druzes comme le Chouf, quand on n’est pas druze. La communauté est réputée d'être très attachée à ses terres et c'est tout à son honneur. Mais il faut souligner tout de même que si par malheur une vente indésirable advient, celle-ci a une chance non négligeable d’être bloquée au niveau administratif par de mystérieuses interventions.

Oh mais ce n’est pas tout. Après les massacres anti-maronites de 1977 et 1983 (suite à l’assassinat de Kamal Joumblatt par les Syriens et le retrait des forces israéliennes), beaucoup de chrétiens du Chouf n’ont plus osé revenir dans leurs villages, même après la fin de la guerre (1990), la réconciliation historique et sincère christiano-druze entre le patriarche maronite Nasrallah Sfeir et le chef druze Walid Joumblatt (2000), le retrait des forces syriennes (2005) et la courte cohabitation de Walid Joumblatt avec Samir Geagea dans le camp du 14-Mars (2005-2008). Et parce que les souvenirs douloureux les empêchaient d’en profiter pleinement, certains d’entre eux étaient tentés par la vente de leurs biens, d’autant plus que le foncier avait pris de la valeur entretemps.

Ohlala, ce fut l’alerte générale sur le front sud car les acheteurs potentiels pouvaient être de confession chiite. On raconte qu’à partir de ce moment-là, les chrétiens du Chouf étaient chouchoutés par leurs compatriotes druzes, pour les dissuader de vendre à leurs compatriotes chiites. Chuuut, ça doit rester entre nous. En tout cas, le beik a évoqué la pression démographique chiite sur le Chouf plus d’une fois dans le passé, sans que cela ne suscite autant de réactions hostiles comme c’est le cas aujourd’hui avec la décision de la municipalité chrétienne.

 5  Une double violation de la Constitution libanaise et des libertés fondamentales des Libanais, musulmans et chrétiens


Le président du conseil municipal de Hadath a menacé de démissionné si l'Etat l'empêchait d'appliquer sa décision. Et alors? L’alinéa I du préambule de la Constitution de la République libanaise est parfaitement clair à ce sujet : « Le territoire libanais forme une terre unique pour tous les Libanais. Tout libanais a le droit de résider sur n’importe quelle partie de celui-ci et d’en profiter sous la protection de la loi. Il n’est point de discrimination entre la population fondée sur une quelconque allégeance, ni de division, de partition ou d’implantation. » Ainsi et sans l’ombre d’un doute, la décision de la municipalité de Hadath est nulle et non avenue, Georges Aoun peut carreler la mer.

De la même façon, si demain un conseil municipal dominé par des citoyens de confession musulmane décidait d’interdire aux gens de manger sur la voie publique dans la journée pendant le mois de ramadan ou de vendre de l’alcool, ses décisions seraient nulles et non avenues sur la base de l’alinéa C de la Constitution libanaise : « Le Liban est une République démocratique, parlementaire, fondée sur le respect des libertés publiques et en premier lieu, la liberté d’opinion et de conscience ».

Et ce n’est pas tout, interdire à des ressortissants de confession musulmane de louer et d’acheter des biens à Hadath, revient en fait à empêcher des ressortissants de confession chrétienne de mettre leurs biens en location et en vente, ce qui constitue une violation de l’alinéa F de la Constitution libanaise : « Le régime économique (au Liban) est libéral, il garantit l’initiative individuelle et la propriété privée ».

Ainsi, la décision de la municipalité de Hadath constitue une double violation de la Constitution de la République libanaise et des libertés fondamentales qui en découlent, des musulmans et des chrétiens à la fois, le comble.

 6  Les deux cas de figure à Hadath : le citoyen Hassan et le militant Hussein 


Résumons la situation et disons qu’il existe deux cas de figure à Hadath.

• D’un côté, imaginons un dénommé Hassan, ressortissant libanais de confession chiite, décidant de s’installer à Hadath pour des raisons personnelles, s’éloigner de la pollution urbaine beyrouthine ou s’entourer de compatriotes chrétiens. Rien, absolument rien, dans l’état actuel de la législation en vigueur au Liban ne permet de s’opposer à cela. De ce fait, la décision de la municipalité est invalide.

• D’un autre côté, imaginons un dénommé Hussein, ressortissant libanais de confession chiite, décidant de s’installer à Hadath pour des raisons politiques, étendre le fief du Hezbollah de la Banlieue-Sud vers la route de Damas. Dans ce cas, il y a clairement un bug. Le conseil municipal de Hadath est contrôlé par Georges Aoun, qui a remporté les élections grâce au Courant patriotique libre (Aoun-Bassil), un parti chrétien qui a signé en 2006 une alliance avec le Hezbollah, et qui depuis, a choisi de se placer politiquement dans le camp du 8-Mars, avec comme principaux alliés, le duo chiite, le Hezbollah (Hassan Nasrallah) et Amal (Nabih Berri). Le choix de Hussein de s'installer à Hadath confirme donc les limites de l’entente politique de Mar Mikhaël : les intérêts du Hezb l’emportent sur ceux du CPL. A vrai dire, ce n’est pas la première fois qu’on en a la preuve.

Le président du conseil municipal de Hadath, Georges Aoun (élu avec le soutien du CPL), entouré par les alliés chiites du Courant patriotique libre, Ali Ammar (Hezbollah, à sa droite) et Ali Bazzi (Amal, à sa gauche)

 7  Hadath aujourd'hui : des chrétiens vivant dans la peur du changement démographique et des musulmans étrangers dans leur propre pays


Il est toujours inefficace de dire à un honnête citoyen libanais chrétien qui a peur du déséquilibre démographique islamo-chrétien, tu n’as pas de raison d’avoir peur, on a arrêté de compter. Ce n’est pas suffisant. Il est dangereux de faire sentir à un honnête citoyen musulman qu’il est étranger dans son propre pays. Le Liban ne progressera pas que si et seulement si ses 18 communautés raisonnent d’une manière collective, dans l’intérêt général et lorsque chaque communauté sera capable de se mettre à la place des autres.

Le « changement démographique » préoccupe certains, à tort ou à raison, qu’importe, le résultat est le même. Il est nourri par beaucoup d’éléments, à commencer par le vote communautaire en bloc lors des élections législatives et municipales (les communautés libanaises votent pour les partis communautaires correspondants), la lutte acharnée pour les nominations ministérielles et administratives (le fameux partage du gâteau entre les partis communautaires) et l’adhésion absolue et permanente des communautés aux partis correspondants (quelles que soient les erreurs commises).

Cette préoccupation touche davantage les groupes communautaires minoritaires chrétiens et druzes pour des raisons évidentes. Mais il serait bien naïf de croire que le phénomène se limite à ces derniers. Il n’y a qu’à aller faire un tour à l'Est, Ersal-Labwéh, dans le Sud, à l’Est de Saïda, dans le Nord, du côté des cazas Akkar-Hermel, et même à Beyrouth, pour comprendre que les tensions à caractère démographique touchent toutes les régions limitrophes mixtes et concernent aussi les communautés majoritaires sunnites et chiites.

Hélas, tant quand on n’arrivera pas à débarrasser les Libanais de leur appartenance identitaire religieuse, le formatage des esprits restera communautaire. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner ni des actions ni des réactions, ni de la confiance qui fait défaut parfois ni de la défaillance qui est de mise des fois. De part et d’autre, il faut comprendre qu’on ne fera pas disparaitre la notion de « changement démographique » en décrétant simplement qu’elle n’existe pas et on ne résoudra pas le problème par le bannissement et la discrimination. Les deux attitudes conduiront exactement à l’effet inverse de ce qui est escompté.

 8  Du « changement démographique » à la « continuité territoriale » : la stratégie du Hezbollah


La crainte du « changement démographique » est exacerbée par la volonté flagrante du Hezbollah d’agir de tout son poids politique et milicien sur trois axes, afin d’établir une « continuité territoriale » :

• nationale : entre toutes les régions libanaises où résident des communautés chiites, Beyrouth, Sud-Liban, Nabatiyeh, Bekaa, Baalbek, Hermel et Mont-Liban (un tour en haute montagne du côté des autres cazas à dominante chrétienne de Kesrouane et de Jbeil est suffisant pour comprendre la réalité du phénomène sur le terrain) ; que les ressortissants chiites qui cherchent à s’installer à Hadath soient dans le cas de Hassan ou de Hussein (voir point 6), tout le monde sait, on ne va pas se voiler la face, grâce à l’hégémonie exercée sur la communauté chiite, le Hezb tire profit de la situation dans les deux cas, d'où la méfiance générale ;

• transnationale : entre les deux versants de l’Anti-Liban càd les régions libanaises chiites à l’Ouest et les régions syriennes chiites de l’Est (d’où le caractère vital de l’intervention massive du Hezbollah dans la guerre en Syrie malgré les lourdes pertes humaines et financières) ;

• régionale : entre tous les pays du Moyen-Orient où résident des communautés chiites, afin de refermer le « croissant chiite » (Iran-Irak-Syrie-Liban-Yémen-Bahrein) sur les adversaires sunnites de la République islamique chiite d’Iran, les pays du Golfe (notamment l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis).

C’est la triste réalité de la géopolitique moyen-orientale où les intérêts des individus sont supplantés par ceux de la communauté, l'homogénéité de celle-ci conditionne l'efficacité de l'action politique.

 9  Grâce à Trump et Assad, le Liban aura droit non pas à un mais à deux « deals du siècle »: une double aubaine et des dizaines de milliards de dollars, mais à quel prix?


Et pendant ce temps, où les enfants de la patrie se chamaillent pour savoir qui s’installe où, deux « deals du siècle » sont en train de façonner le Moyen-Orient, pour les siècles des siècles.

• Le premier « deal du siècle » est officiel, il est défendu par les Etats-Unis de Donald Trump. Il comporte deux volets. Le volet économique révélé il y a quelques jours, consistera à injecter plus de 50 milliards de dollars dans les économies de la région, la Palestine, l’Égypte, la Jordanie et le Liban. On dénombre 200 projets économiques, théoriquement réalisés en faveur des Palestiniens, avec comme objectif principal, résoudre l’équation « De la paix à la prospérité ». Le sujet est actuellement abordé à Bahreïn (25-26 juin), en l’absence des principaux intéressés, les Palestiniens ! Excellent, sauf que le bouffon de Washington n’a qu’un plan en tête, soulager l’Etat hébreux, qui n’aura même pas à mettre la main à la poche, malgré la colonisation et la spoliation des terres palestiniennes depuis le premier congrès sioniste organisé en 1897. Oncle Sam a fini par l’avouer, les pays arabes et européens devront payer les factures.

Et qu’en est-il du volet politique ? On n’en saura rien avant novembre. Normal, c’est la carotte d’abord. Qu’adviendra-t-il de « la terre » (contre la paix) ? Le paramètre est a priori sorti de l’équation. Quid des réfugiés palestiniens ? Exit aussi, les descendants de réfugiés ne sont pas des réfugiés, c’est le point de vue israélien depuis des décennies. Ce plan concocté par Jared Kushner le plus fidèle ami d’Israël à la Maison Blanche, conduira de facto à l’implantation des réfugiés palestiniens dans les pays d’accueil. L’affaire sera donc classée pour le plus grand bonheur et dans l’intérêt principal de l’Etat hébreux.

Dans les détails, le plan Trump-Kushner-Netanyahou, eh oui!, prévoit des investissements de 27,813 milliards de dollars en Cisjordanie et à Gaza, 9,167 milliards en Egypte, 7,365 milliards en Jordanie et 6,325 milliards au Liban. Au pays du Cèdre, les projets concerneront les infrastructures, le transport, les routes, l’aéroport Rafic Hariri et les ports de Tripoli et de Beyrouth. Y a-t-il un quelconque rapport direct avec les Palestiniens? Aucun. Au risque de radoter disons encore que c'est la carotte. Quel sera le prix à payer pour le Liban ? Justement, l’implantation des réfugiés palestiniens, de facto ou de jure, en violation de la Constitution de la République libanaise.

Le Premier ministre libanais, Saad Hariri, a annoncé à la fin de l’année 2017, qu’il n’y a au Liban que seulement 174 422 réfugiés palestiniens, d’après un « recensement officiel » svp, réalisé par le Comité de dialogue libano-palestinien, la Direction centrale libanaise des statistiques et le Bureau central palestinien de recensement et de statistique. Un résultat étonnant qui a amené le chef du gouvernement à s'en réjouir, ce chiffre étant bien inférieur aux déclarations alarmistes de certains qui parlaient d'un demi-million d'individus. On s’est ingéniés par la suite pour l’expliquer soi-disant par l’émigration récente et la naturalisation ancienne, deux allégations insensées puisque les portes des ambassades ne sont pas spécialement ouvertes aux réfugiés palestiniens et la naturalisation de ressortissants palestiniens est interdite par la Constitution libanaise. Toujours est-il qu'à peine ce chiffre inquiétant dévoilé, on a changé de sujet.

Et c'est comme ça qu'on a passé sous silence et dans l'indifférence générale des responsables politiques et des représentants de la nation, de toutes tendances politiques et appartenances communautaires confondues, chrétiennes comprises, un fait capital qui pourrait expliquer ce chiffre saugrenue, le recensement ne concerne que les « camps de réfugiés » et les zones se situant autour de ces « villes » dans les villes. De ce fait, il est bidon et ne peut en aucun refléter réellement le nombre de Palestiniens présents sur le territoire libanais.

Ainsi, on ne peut que se poser des questions sur les raisons de ce recensement bâclé réalisé sous la direction du gouvernement libanais et du timing. Pourquoi ? Est-ce pour améliorer les conditions de vie des réfugiés palestiniens ou pour tromper les Libanais et mieux faire passer la pilule de leur implantation au Liban? Je viens de le vérifier à l’instant, il y a 469 555 Palestiniens enregistrés officiellement au Liban auprès de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA). Cherchez l’erreur. Hélas, l’implantation des Palestiniens au Liban n’a jamais été aussi concrète.

Pour le gouvernement libanais il n'y a que 174 422 réfugiés palestiniens (chiffre annoncé fin 2017), alors que pour l'UNRWA, 469 555 personnes sont officiellement enregistrées comme "réfugiés palestiniens" au Liban (vérification réalisée le 25 juin 2019). Cherchez l'erreur !

• L’autre « deal du siècle » est officieux. Il est défendu par Bachar el-Assad. Il consiste à faire baver certains leaders libanais, en leur faisant miroiter qu’ils sont en pole position pour prendre part au gigantesque chantier de la reconstruction de la Syrie, estimée à plus de 400 milliards de dollars. Excellent, sauf que la guerre n'est pas finie et le financement arabo-occidental ne viendra pas tant qu'il n'y aura pas de solution politique en Syrie.

Pire encore, le deal syrien comporte un volet secret et non avoué. Il faut dire que le tyran de Damas n’a qu’un plan en tête, soulager le régime alaouite et assurer sa pérennité par tous les moyens, en retardant, en compliquant et en empêchant le retour des déplacés syriens dans leur pays. Un tel plan machiavélique lui permettra à la fois d’officialiser le vaste nettoyage ethnique pratiqué depuis huit ans, se débarrasser de plusieurs millions de ressortissants syriens sunnites (dont 1,5 million de personnes installées au Liban), diminuer le risque d’opposition à l’avenir et réaliser le rêve de la tyrannie des Assad père et fils, la colonisation du Liban à travers les réfugiés et les déplacés syriens, en attendant une annexion de facto ou de jure du pays du Cèdre.

Et voilà comment pendant que les Libanais se chamaillent sur une « décision municipale » abjecte, les « deals du siècle » de Donald Trump et de Bachar el-Assad implanteraient près de deux millions de Palestiniens et de Syriens dans un pays de plus de quatre millions d’habitants. Et dire que dans les « deux deals du siècle », on trouve des « idiots utiles » au Liban pour applaudir et disserter sur la double « aubaine ». Et pourtant, si les projets américain et syrien réussissent, le Liban cessera d’exister. Au moins comme nous l’avons connu. Le « changement démographique » sera d’une autre nature et d’une toute autre ampleur que ce qui se passe à Hadath. Et ce jour-là, les « si j’avais su » et « on aurait dû » ne serviront à rien. Pas plus que les larmes de crocodiles et les grincements de dents des responsables politiques. Quant au peuple libanais, il pourra s’en mordre les doigts pour ne pas avoir agi à temps et n’aura que les yeux pour pleurer une contrée bénie des dieux jadis.

Cause perdue? Non, à condition de nous ressaisir enfin et nous unir dans l'intérêt suprême de la patrie pour rejeter catégoriquement ces cadeaux empoisonnés offerts par le bouffon de Washington et le tyran de Damas.

lundi 4 février 2019

Un gouvernement au Liban, ouiii ! mais pour quoi faire? (Art.594)


Pour compenser ses 15 défauts de fabrication et regagner la confiance des Libanais, au Liban et à l'étranger, ainsi que des Arabes et des Occidentaux, pays et individus, qu'ils soient touristes ou investisseurs, le gouvernement de Saad Hariri doit procéder sur-le-champ à une triple réforme politique.



Les citoyens libanais jugeront sur les actes, bien évidemment. Il n'empêche que nous sommes nombreux depuis ce weekend à chercher une lueur d'espoir. Hélas, qu'est-ce qu'on peut escompter du nouveau gouvernement de Saad Hariri qui présente, avant même de se mettre en ordre de bataille, pas moins de 15 défauts de fabrication?


• Les défauts de fabrication du nouveau gouvernement de Saad Hariri


 1  Une gestation de huit mois


Pour un gouvernement classique qui aurait pu naitre en 24 heures, c'est impardonnable. Pendant ce temps, où les partis politiques libanais pensaient à leurs parts de fromage, la dette publique du Liban a progressé de plus de 3 milliards de dollars. A ce prix, qui est finalement payé par les citoyens libanais il faut tout de même le rappeler, ce n'est pas du champagne que les leaders libanais devaient sabrer, mais du jus de Tang!

 2  Un gouvernement composé de pas moins de huit partis


Avec des idéologies politiques diamétralement opposés : Futur (5 ministres, dont le Premier ministre), Michel Aoun (5 ministres), Courant patriotique libre (5 ministres), Forces libanaises (4 ministres, dont le vice PM), Amal (3 ministres), Hezbollah (3 ministres), Parti socialiste progressiste (2 ministres), Tachnag (1 ministre), Futur-Mikati (1 ministre), Marada (1 ministre). Comment voulez-vous avancer efficacement avec pas moins de six gondoliers pour mener la barque? Impossible.

 3  Des ministrables à vie


Ils sont dans tous les gouvernements. Gebrane Bassil (ministre since 2008), Salim Jreissati, Ali Hassan Khalil, Akram Chehayeb, Waël Bou Faour, et j'en passe et des meilleurs. Le cas de Gebrane Bassil est très symptomatique de l'archaïsme du monde politique libanais. Son parti, le CPL, possède actuellement un président de la République, une dizaine de ministres (1/3 du gouvernement) et une trentaine de députés (1/4 du parlement), et il a le culot de dire d'emblée à la suite de la première réunion du Conseil des ministres samedi : « Nous devons nous fixer un délai pouvant aller jusqu'à 100 jours de travail. Si nous constatons qu'il y a une obstruction délibérée, nous ne resterons pas silencieux et nous descendrons dans la rue. Nous ne serons jamais des assoiffés de pouvoir. »


Il n'y a pas à dire, il mérite le surnom que je lui ai décerné il y a un moment déjà: Don Quichotte de la République libanaise. Tenez puisqu'on y est, rappelez-vous il avait promis le métro à Beyrouth, un parc d'attraction sur la décharge de Bourg Hammoud et le train le long du littoral jusqu'à Batroun, tout ça pour 2020, l'année prochaine. C'était lors du lâcher d'éléphants roses dans le ciel libanais en 2013, via une BD intitulée « Rêve d'une nation », en prévision des élections législatives et présidentielles, avortées par la suite. Pas mal, sauf que Bakhos Baalbaki est beaucoup plus fort : il promet la plus longue piste skiable du monde entre Ouyoun el-Simane et Sakhret el-Raouché, pour qu'on puisse enfin vivre dans la mythologie qui nous abreuve depuis notre enfance, skier et nager dans la même journée. Mais, el3kéritt, « ils » me mettent des bâtons dans les roues!

 4  Des ministres inamovibles


Ils sont collés à leur fauteuil ministériel. Gebrane Bassil (aux Affaires étrangères since 2014), Ali Hassan Khalil (aux Finances depuis 2014), etc. Le cas d'Avedis Guidanian, le ministre du Tourisme (bloc CPL), est assez révélateur de cette tendance. Il est maintenu à son poste en dépit de multiples bourdes qu'il traine comme des casseroles (s'il devait choisir entre l'Arménie et le Liban, il n'hésiterait pas, c'est l'Arménie ; il pense que l'Egypte est un pays sale et son peuple vit dans des tombes, etc.).

 5  Des ministères chasses gardées


Mises à part la compétence et la performance de chacun d'eux, c'est l'idée aberrante d'attribuer certains ministères toujours aux mêmes partis qui pose problème : Energie et Eau pour Aoun-Bassil depuis 2008, Affaires étrangères pour Aoun-Bassil depuis 2014, Défense pour Aoun-Bassil, Intérieur pour Hariri, Finances pour Berri, etc.

 6  Des femmes politiques toujours sous-représentées


Avec Raya Hassan (Intérieur et Municipalités/Futur), Violette Khairallah Safadi (Insertion sociale et économique des Jeunes et des Femmes/Futur), Nada Boustani Khoury (Énergie et Eau/CPL) et May Chidiac (Développement administratif/FL), il sera difficile d'expliquer pourquoi seulement quatre ministères ont été attribués à des femmes politiques et plus de 26 à des hommes. Certes, c'est mieux que dans le précédent gouvernement, mais ce sex-ratio ne reflète ni notre époque ni notre société.

 7  La perpétuation de l'hérésie de la part ministérielle du président


Une hérésie imposée sous Michel Sleiman et qui ne trouve aucune justification dans le Pacte national, la Constitution et les lois en vigueur. Si nous avons perdu huit mois pour rien, c'est entre autres à cause d'une telle aberration. Pour montrer à quel point ce nouveau code des usages politiques est grotesque, prenons le cas d'Elias Bou Saab, considéré comme la part du président Michel Aoun, alors qu'il doit toute sa carrière politique, y compris sa dernière élection comme député, au Courant patriotique libre.

Michel Aoun aurait eu droit à une part ministérielle éventuellement, si et seulement si, il avait pu se montrer impartial. Ce qui n'est absolument pas le cas depuis son élection comme président de la République. Il ne rate pas une occasion pour apporter son soutien au Hezbollah (depuis la signature de ce Document d'entente dans l'église de Mar Mikhael il y a 13 ans svp, jour pour jour, entre le chef du CPL et le chef du Hezbollah, un parti-milicien contesté par la moitié des Libanais et la majorité des pays arabes et occidentaux, accusé et poursuivi pour l'assassinat de l'ancien Premier ministre libanais, Rafic Hariri!), il s'est impliqué dans les élections législatives pour éteindre la contestation de Chamel Roukouz (au Kesrouane) et les choix de Gebrane Bassil (de privilégier les candidats-hommes d'affaires au détriment des candidats-militants), et il vient de choisir des ministres CPL pur-sang, comme Elias Bou Saab (membre du bloc parlementaire du CPL, élu sur la liste CPL en 2018, nommé ministre CPL en 2014) et Salim Jreissati (lui, il est carrément membre du CPL et nommé ministre par le CPL en 2016 et 2012).

 8  L'attribution aberrante du ministère de l'Energie au CPL

Depuis onze ans, le ministère de l'Energie est entre les mains du Bloc du changement et de la réforme (CPL et alliés). Le parti qui a le plus contrôlé le ministère de l'Energie est le CPL (Aoun-Bassil). Le ministre qui a passé pratiquement le plus de temps au ministère de l'Energie est justement, encore lui, l'actuel chef du CPL, le gendre de Michel Aoun, Gebrane Bassil, 4 ans et 3 mois. Il a promis aux Libanais en 2011 le courant électrique 24h/24 pour 2014-2015, càd il y a quatre ans. Bilan des courses, après plus d'une décennie CPL au ministère de l'Energie, la qualité d'approvisionnement en électricité pour les années 2017-2018 renvoie les Libanais à la 134e place (sur 137!). Nous sommes juste devant les Haïtiens, les Nigériens et les Yéménites.


Malgré ce fiasco, Don Quichotte de la République libanaise a le culot de tweeter samedi : « Aujourd’hui, nous nous sommes mis d’accord en Conseil des ministres c'est 'l'électricité en premier' ». Ah mais pourquoi se presser, attend encore un peu! Le duo Aoun-Bassil contrôle le secteur depuis 2008.


Et pourtant, l'électricité au Liban nous coûte près de 5 milliards de dollars par an (EDL, navires en location et générateurs privés). Mais bon, il faut dire que César Abi Khalil et Gebrane Bassil sont tous deux des fervents défenseurs de l'aberrante idée des centrales flottantes turques. Ah mais pour gaspiller l'argent public, on ne peut pas faire mieux! Et c'est loin d'être fini. La gestion du secteur électrique par le CPL depuis 11 ans est un désastre. Et voilà qu'on n'a rien trouvé de mieux que de confier de nouveau le ministère de l'Energie à une membre du CPL, une ex-conseillère, Nada Boustani Khoury, d'un ex-conseiller, César Abi Khalil, de l'ex-ministre de l'Energie, Gebrane Bassil. Ah, mais au Liban, on ne change pas une équipe qui perd!

Ça date de 2011, quand Gebrane Bassil, flanqué de deux imminents conseillers, César Abi Khalil et Nada Boustani Khoury, étaient au ministère de l'Energie. Ça ne nous rajeunit pas, hein! Je crois qu'avec huit ans de recul, on peut vraiment parler de publicité mensongère

 9  La pérennisation de deux ministères qui sont normalement à caractère temporaire


Ministre d’État pour les Déplacés (Atallah/CPL) et Ministre d’État pour les Réfugiés (Gharib/Aoun).

 10  Le cumul des mandats : député, ministre et superman


Et personne n'est gêné pour autant! Saad Hariri, Gebrane Bassil, Elias Bou Saab, Ali Hassan Khalil, Akram Chihayeb et Wael Abou Faour.

 11  Les ministères d'aucune utilité, à part, caser des noms et gaspiller l'argent public


Avec tous mes respects pour les personnes désignées ci-dessous, il me semble qu'un Etat endetté comme le Liban -connu pour son gaspillage de l'argent public, la corruption et le clientélisme, qui demande constamment des efforts financiers aux Libanais- devrait montrer lui-même l'exemple en évitant la création de ministères dont on peut se passer.

Si ça ne tenait qu'à moi -et nous sommes nombreux à penser la même chose-j'aurais supprimé les ministères suivants : Télécommunications (Choucair/Futur), Information (Jarrah/Futur), Insertion sociale et économique des Jeunes et des Femmes* (Violette Khairallah Safadi / Futur ; aussitôt renommé Autonomisation économique des Jeunes et des Femmes, tout aussi inutile), Technologies de l'information* (Afiouni / Futur-Mikati), Vice-président du Conseil* (Hasbani/FL), Développement administratif* (May Chidiac/FL), Déplacés* (Atallah/CPL), Affaires de la présidence* (Salim Jreissati/ part Aoun),  Commerce extérieur (Mrad/Aoun), Réfugiés* (Gharib/ part Aoun), Tourisme (Guidanian/Tachnag), Culture (Daoud/Amal), Jeunesse et Sports (Fneich/Hezbollah), Affaires du Parlement* (Qomati/Hezbollah).

Ainsi, on peut congédier 14 des 30 ministres d'Etat et ministres délégués, pour n'en garder que 16. C'est une coupe drastique? Eh bien le cabinet du gouvernement fédéral des Etats-Unis d'Amérique, le pays le plus développé du monde, fonctionne avec 16 ministères justement. S'occuper de l'égalité homme-femme, du numérique ou de la réforme administrative, ne passe pas forcément par la création de ministères spécialement pour cela, c'est absurde.

 12  Le grand absent, le ministère du Logement 


Quitte à multiplier les ministères, on peut dire que le grand absent du nouveau gouvernement c'est le ministère du Logement. Au pays de la double facturation, de la spéculation immobilière, de la rente immobilière, du blanchiment d'argent, du vote des lois à la hâte et sans aucune étude de l'impact social (ex. la loi sur les locations anciennes, votée en 2014 par toute la classe politique et toujours pas appliquée, qui videra rapidement Beyrouth des classes moyennes, offrant la capitale libanaise aux promoteurs sans scrupules!), avoir un ministère du Logement n'est pas un luxe.

Le marché de l'immobilier au Liban est biaisé par tous ces éléments, ainsi que par l'afflux massif de ressortissants syriens (1,5-2 millions de réfugiés et de déplacés!) et son ouverture aux expatriés libanais et aux ressortissants arabes (au pouvoir d'achat très élevé par rapport aux Libanais du pays). Ainsi, la création d'un ministère/pôle du Logement est une priorité absolue au Liban, qui doit passer bien avant la création de ministères bidon pour caser des noms.

 13  L'attribution injustifiée du tiers de blocage à Aoun-Bassil


5 ministres pour Aoun, 5 ministres pour le CPL, 1 ministre Tachnag, soit au total 11 ministres sur 30 pour l'ex-bloc du changement et de la réforme. Cela signifie, quoi qu'on dise, que le duo Aoun-Bassil, le beau-père et le gendre, ont obtenu de facto le fameux tiers de blocage.

La dernière fois qu'ils l'avaient c'était entre 2011 et 2014, quand ils ont gouverné seuls avec leurs alliées (Nasrallah, Berri) et les opportunistes de l'époque (Mikati, Joumblatt). C'est à ce moment précis que le Liban a connu l'afflux massif de 2 millions de réfugiés et de déplacés syriens, un casse-tête qui n'est pas prêt de connaître son épilogue de si tôt.

Je l'ai dit et redit, je persiste et signe, l'empressement de Gebrane Bassil à réhabiliter Bachar el-Assad, malgré sa tyrannie sanglante, ses crimes de guerre et ses crimes contre l'humanité, et en absence de toute solution politique juste et durable, conduira inévitablement à l'implantation des ressortissants syriens au Liban, comme le veut le tyran de Damas.

 14  Les ex-8Mars, pro-Hezb et pro-Assad, obtiennent la majorité relative, les ex-14Mars, anti-Hezb et anti-Assad, non


Si on additionne les portions de fromage d'Aoun, de Bassil, de Berri et de Nasrallah, qui constituaient entre 2005 et 2014 le camp dit du 8-Mars, on obtient 16 parts ministérielles. Cette belle part offre au quatuor, non seulement le tiers de blocage (10+1), mais aussi la majorité relative du Conseil des ministres (15+1), très utile pour peser sur les orientations politiques et les décisions du nouveau gouvernement. Et si on rajoute le Tachnag et les Marada, on arrive à 18 ministres.

Si on additionne les portions de Hariri et Geagea, qui constituait entre 2005 et 2014 le camp dit du 14-Mars, on obtient 9 parts ministérielles. Et encore, à supposer que la femme de Mohammad Safadi fait pleinement partie de ce camp et pas de l'autre! Non seulement, on n'est pas au tiers de blocage (11 ministres), mais on est bien loin de la majorité relative (16 ministres), nécessaires pour peser sur les décisions politiques et trancher les litiges. Certes, Saad Hariri, est lui-même un ex-pilier du 14-Mars, et possède en tant que Premier ministre des prérogatives propres qui seront très utiles dans l'exercice du pouvoir en milieu hostile, il n'empêche qu'en cas de conflit, si on arrive au vote, il n'est pas du tout assuré d'obtenir raison.

Si on additionne les portions de ceux qui se présentent comme centristes, et qui sont en réalité des girouettes politiques qui se positionnent au gré du vent et des opportunités, Joumblatt et Mikati, on obtient 3 parts ministérielles. Les ex-8Mars n'a pas vraiment besoin d'eux. En tout cas, ils peuvent s'en passer, pour bloquer le Conseil des ministres (en cas de propositions défavorables) ou pour trancher les questions litigieuses. Ce n'est absolument pas le cas des ex-14Mars. De toutes façons, s'il est mis sous pression pour choisir entre les deux camps, le leader druze fera exactement ce qu'il a fait en 2011, donner raison au parti-milicien chiite.

C'est un détail qui passe sous silence, et pourtant l'avenir du pays en dépend. Il faut savoir qu'au Liban, les décisions ordinaires au Conseil des ministres sont prises « par consensus », comme l'exige la Constitution. Et lorsque cela s’avère impossible, on procède « par vote ». Dans ce cas, celles-ci sont adoptées « à la majorité des ministres présents ». Donc, avec un maximum de 16 ministres, on peut faire passer tout ce qu'on veut. Dans le nouveau gouvernement, ça sera toujours possible pour le 8-Mars et pratiquement impossible pour le 14-Mars.

 15  Les ex-8Mars, pro-Hezb et pro-Assad, peuvent avoir la majorité absolue, les ex-14Mars, anti-Hezb et anti-Assad, jamais


Pire encore, sur les « questions fondamentales », il faut l'approbation des deux tiers du gouvernement, soit 20 ministres. Ça sera à la portée du 8-Mars, qui ira piocher les 2 qui lui manquent du côté des girouettes (Joumblatt-Mikati). C'est du ressort de l'impossible et de l'imaginaire du côté du 14-Mars, qui doit pour cela, convaincre 11 ministres du CPL, Hezb, Amal, etc.

Les questions fondamentales sont détaillées dans l'article 65 de la Constitution. Il s'agit de « la révision de la Constitution, la proclamation de l’état d’urgence et sa levée, la guerre et la paix, la mobilisation générale, les accords et traités internationaux, le budget général de l’Etat, les programmes de développement globaux et à long terme, la nomination des fonctionnaires de la première catégorie ou équivalent, la révision des circonscriptions administratives, la dissolution de la Chambre des députés, la loi électorale, la loi sur la nationalité, les lois concernant le statut personnel et la révocation des ministres. » Alors qu'est-ce que vous en pensez, sodérr bekléwa la cheikh saad wou lal hakim?

Hélas, ce n'est pas tout. Pour réunir le Conseil des ministres, il faut réussir à déplacer 20 ministres au grand Sérail. Ainsi, si le 8-Mars veut bloquer le gouvernement de Saad Hariri, c'est parfaitement à sa portée, il suffit d'envoyer ses ministres jouer au tric-trac au Café des glaces. Attendez, je n'ai pas fini. Si 11 ministres du nouveau gouvernement présentent leur démission en bloc, Saad Hariri peut refaire ses valises et revenir à Paris, comme en 2011, sans que le Hezbollah ait besoin de repasser ses chemises noires. A part ça, tout va très bien Madame la Marquise.


 • Les réformes politiques pour revigorer notre démocratie


Ainsi, nous sommes nombreux à n'attendre rien d'extraordinaire du nouveau gouvernement « d'union nationale » de Saad Hariri, avec 15 défauts de fabrication, composé pour 2/3 de ministres hezbollahi-compatibles, pro-Assad par ailleurs, et pour 1/3 de ministres 14-Mars, hezbollahi-incompatibles et anti-Assad. Cependant, quelque soit la difficulté du contexte, nous sommes condamnés à avancer.

Indépendamment de nos divergences, mettons-nous d'accord au moins sur un point fondamental. Dans un pays normalement constitué, où les dirigeants politiques ont le sens des responsabilités, la première décision d'un Conseil des ministres qui a mis près de neuf mois pour voir le jour, serait de prendre à chaud les mesures nécessaires pour éviter une fois pour toutes à l'avenir, ce genre de blocage. Pensez-vous, au Liban, les leaders politiques raisonnent à l'envers: comme on vient de former le nouveau gouvernement, ce n'est plus la peine de s'attarder davantage sur la question (boukra menchouf, Allah yi3aïyéchna lawa2ta, Allah bédabber, wa hallouma jara). Et de la sorte, belote et rebelote, nous sommes assurer d'enchainer les enlisements ad vitam aeternam.

J'ai exposé dans un article récent, « Elisez-moi président de la République et je donnerai au Liban un gouvernement en 180 secondes », les trois tares majeures de la vie démocratique au Liban :

. Primo, l'autoprorogation du mandat du pouvoir législatif (parlement), en temps de paix (2009-2018) comme en temps de guerre (1972-1992).

. Secundo, la vacance du pouvoir présidentiel (présidence), à défaut de l'élection d'un président de la République dans les temps (imposée par la Constitution) pour la seconde fois consécutive depuis la seconde indépendance de 2005 (en 2007, comme en 2014) ; avec une particularité néfaste pour une démocratie saine, l'impossibilité d'élire un président de République issu de la « société civile », depuis 20 ans (Aoun est le 3e militaire, après Sleimane et Lahoud)

. Tertio, l'enlisement dans la formation du pouvoir exécutif (gouvernement), à chaque constitution d'un nouveau gouvernement, une constante qui s'aggrave depuis la première indépendance de 1943.

Les solutions existent, mais pas la volonté politique. Pour revigorer notre démocratie morbide, nous devons introduire trois mesures dans notre Constitution. Elles sont d'une simplicité déconcertante et d'une efficacité redoutable, pour tous ceux qui voudraient garder le statu quo afin de pouvoir bloquer la situation quand le vent devient trop défavorable.

 1  Infliger une « amende journalière » aux parlementaires pour éviter l'autoprorogation du mandat du pouvoir législatif (parlement) 


Il faudrait commencer par interdire l'autoprorogation, sauf si le Liban est officiellement en état d'urgence ou dans un état de guerre actif. Afin de bien dissuader les vaillants représentants de la nation de passer à l'acte, toute autoprorogation du mandat parlementaire ne doit plus être rémunérée. C'est la seule garantie pour le peuple libanais de s'assurer que l'autoprorogation exceptionnelle sera la plus courte possible. Dans ce but, il est clair qu'il faut même aller au-delà, en infligeant une amende conséquente aux députés par jour d'autoprorogation. Et vous verrez si la prochaine autoprorogation parlementaire durera 5 ans comme la dernière fois!

 2  Imposer aux d éputés le principe du « conclave présidentiel » pour éviter toute vacance du pouvoir présidentiel (présidence)


En effet, nous devons enfermer les parlementaires place de l'Etoile comme les cardinaux dans la chapelle Sixtine au Vatican! C'est un procédé qui fonctionne à merveille depuis des centaines d'années. Afin de rendre la vacance impossible ou la plus courte possible, les députés libanais ne doivent plus être rémunérés tant que durera la vacance présidentielle. Nous devons introduire là aussi, le principe d'une amende par jour de vacance présidentielle. Et vous verrez si la prochaine vacance présidentielle durera 122 semaines comme la dernière fois!

 3  Adopter le principe du « tirage au sort » dans l'attribution des ministères pour éviter l'enlisement dans la formation du pouvoir exécutif (gouvernement)


C'est le cœur du problème. L'attribution des ministères par tirage au sort se fera ainsi loin des interminables marchandages communautaires. Par ailleurs, il faudrait interdire le cumul de mandat député-ministre (une arnaque démocratique car on ne peut pas être juge et parti, assumant ces deux fonctions convenablement), décréter qu'un président issu d'un parti politique ne doit pas avoir une part ministérielle (celle-ci se confond avec celle de son parti) et surtout, institutionnaliser la norme 1 ministre pour 8 députés (tant que nous restons avec 128 parlementaires), avec un gouvernement de 16 ministres tout au plus (les députés indépendants devront donc se réunir pour obtenir un ministre de leur choix). Et vous verrez si le prochain enlisement gouvernemental durera 240 jours comme la dernière fois!


• Avec une démocratie morbide, il n'y aura jamais d'économie prospère


Alors, qu'est-ce qu'on peut escompter du nouveau gouvernement de Saad Hariri qui présente, avant même de se mettre en ordre de bataille, pas moins de 15 défauts de fabrication, dont ceux d'être pour deux tiers hezbollahi-compatible et pro-Assad, d'avoir accordé la majorité relative aux ex-8Mars, d'offrir le tiers de blocage au CPL, de confier le secteur électrique pour la 12e année consécutive au duo Aoun-Bassil et de n'octroyer à des femmes que 4 ministères sur 30? Nous sommes nombreux à se le demander.

Et pourtant, une chose est sûre, notre économie ne décollera pas vraiment avec des institutions morbides et des crises politiques interminables et à répétition. Le Conseil des ministres doit impérativement entamer une triple réforme pour remédier aux trois défauts majeurs de notre démocratie et libérer la République libanaise du marchandage communautaire de ses enfants : les vacances présidentielles, les autoprorogations du mandat parlementaire et l'enlisement dans la formation des gouvernements.

C'est le bon fonctionnement des institutions qui permettra aux citoyens libanais du Liban et de la diaspora, de croire et d'avoir de l'espoir dans le pays du Cèdre, et aux pays arabes et occidentaux, citoyens et dirigeants, d'accorder leur confiance et surtout leur argent, au chef du gouvernement, Saad Hariri, et aux 29 ministres désignés.

mardi 22 janvier 2019

Désormais, Gebrane Bassil est Don Quichotte des Républiques libanaise et syrienne (Art.591)


Malgré tous ces défauts, Gebrane Bassil a beaucoup de qualités. C'est un homme entreprenant, actif, dynamique et audacieux. Sincèrement! Mais, ça ne suffit pas dans la vie politique pour plaire à tout le monde. Ni dans la vie privée d'ailleurs, toute ardeur déplacée pouvant se terminer par un épinglage #metoo, un blocage illico presto, un verre d'eau en plein figure ou une claque retentissante, comme en politique.

Gebrane Bassil, ministre libanais des Affaires étrangères (photo AFP)

En suivant ses récentes déclarations, du bord de sa fenêtre à Laklouk au réveil le lendemain du réveillon à 6h45 précises, lors de son déplacement à Zahlé le 11 janvier, devant les étudiants du lycée Mont La Salle le 13, à la réunion préparatoire des ministres arabes des Affaires étrangères le 18, après le Sommet arabe pour le développement économique et social qui s'est tenu à Beyrouth le 20 et aux pieds des montagnes de Davos le 22, force est de constater que les problèmes d'une frange de Libanais avec cet homme politique sont non seulement pleinement justifiés, mais ils empirent. Cela s'explique aisément par les faits suivants :

 1  Gebrane Bassil est coresponsable du blocage du fonctionnement de la démocratie libanaise


Depuis mai 2018, Gebrane Bassil se dédouane de toute responsabilité dans le blocage de la formation du gouvernement. Et pourtant et voilà, enfin, ba2 el ba7sa, indirectement le 4 janvier. « A propos du refus de donner au président et au bloc, le tiers de garantie... le Hezbollah n'a pas de problème avec ça ». Autrement dit, Aoun, le Bloc du changement et de la réforme, ainsi que le Hezbollah, se retrouvent non seulement retranchés dans le même camp, mais en plus, ils sont bel et bien coresponsables du blocage politique actuel.


Le « tiers de garantie » du CPL-Hezb correspond en réalité à la stratégie du « tiers de blocage », càd obtenir plus du tiers du Conseil des ministres, afin de pouvoir bloquer les décisions du futur gouvernement du Premier ministre désigné Saad Hariri, toutes celles qui n'iront pas dans le sens des intérêts de Gebrane Bassil et de son parti, le CPL.

Tout cela est basé sur l'hérésie politique d'octroyer au président de la République une part du fromage gouvernemental, un droit qui n'existe nulle part, ni dans la Constitution ni dans le Pacte national ni dans les lois en vigueur au Liban. Un caprice d'autant moins justifié que dans ce tweet, le gendre a commis l'erreur de mettre son beau-père avec lui, dans le même camp. Ainsi, nul besoin d'accorder au président une part propre, la sienne fait partie de celle du CPL. Elémentaire.

 2  Gebrane Bassil fuit toujours ses responsabilités dans le fiasco du secteur électrique au Liban


« Nous bataillons depuis 2010 avec un plan concernant l'électricité ». Au moins il l'avoue, c'est depuis 9 ans déjà! « Ils » l'ont bloqué pour des « raisons maintenant connues ». Qui sont-ils et quelles sont-elles, nul ne le sait. Par contre, Bassil est sûr que « si le nouveau gouvernement ne prend pas des décisions au sujet de l'électricité dès le premier mois de sa formation... » Stop, yallé sta7o mé'to, comme on dit au Liban, ceux qui ont eu honte sont morts.


Près de 30 ans après la fin de la guerre libanaise, nous ne pouvons toujours pas bénéficier d'une électricité 24h/24, fournie par un Etat souverain à un prix raisonnable, sans passer par les propriétaires de générateurs privés. Depuis dix ans, le ministère de l'Energie est entre les mains du Bloc du changement et de la réforme, une coalition parlementaire formée autour du Courant patriotique libre.

Le parti qui a le plus contrôlé le ministère de l'Energie est justement le CPL, celui de Michel Aoun et de Gebrane Bassil. Le ministre qui a passé le plus de temps au ministère de l'Energie est justement, encore lui, l'actuel chef du CPL, le gendre de Michel Aoun, Gebrane Bassil, 4 ans et 3 mois. Alors, belote et rebelote, nous sommes nombreux à crier en choeur, « wlak weiniyé hal kahraba el charm**** 24/24 ya Gebrane, where is this fu***** electricity 24 hours a day ya Bassil, non mais, où est cette pu***** d'électricité 24h/24 ya Gebrane Bassil? », celle qu'il a promis aux Libanais pour 2014-2015, il y a quatre ans.


Gebrane Bassil et son ex-conseiller, César Abi Khalil, sont peut-être capables de vendre des congélateurs aux Esquimaux, mais ils ne pourront pas faire oublier que leur passage au ministère de l'Energie est un désastre. Une étude portant sur la qualité d'approvisionnement en électricité des populations dans le monde, pour 2017-2018, montre que le Liban n'arrive qu'à la 134e place (sur 137). On ne fait mieux que Haiti, Nigeria et le Yémen, alors que le secteur électrique coûte près de 5 milliards de dollars par an (EDL, navires en location et générateurs privés). Mais bon, il faut dire que César Abi Khalil et Gebrane Bassil sont tous deux des fervents défenseurs de l'aberrante idée des centrales flottantes turques. Ah mais pour gaspiller l'argent public, on ne peut pas faire mieux! Et c'est loin d'être fini.

 3  Gebrane Bassil est toujours pro-Hezbollah et pro-Assad


Il peut parader à Davos le 22 janvier et faire savoir sur Twitter qu'il s'y rend pour « discuter des politiques internationales avec les ministres des Affaires étrangères du Qatar, des Pays-Bas, de l'Afghanistan et de l'Algérie », comme il peut se réveiller tôt le 1er janvier, pendant que les Libanais dorment encore, pour peaufiner son tweet et faire croire aussi que « de sa fenêtre à Laklouk, la neige blanche, le ciel bleu et l'horizon orange lui permettent d'avoir de l'espoir, de la confiance et une vision pour notre pays, de voir en ce début d'année toutes les couleurs du Liban réunies dans un gouvernement fédérateur, juste et efficace », blablabla et patati et patata, cela ne changera rien à son positionnement politique que la moitié des Libanais ne partage pas.


D'ailleurs, Gebrane Bassil ne s'en cache pas. Il tient à l'affirmer, en revenant encore sur l'accord de Mar Mikhael conclu entre le CPL et le Hezbollah, un parti-milicien armé, pour soi-disant renforcer « l'union et l'entente nationales ». Faut avoir beaucoup de culot pour oser le dire !


Il tient aussi à exprimer clairement son attachement et sa loyauté à la tyrannie des Assad : « Nous nous sommes opposés depuis le départ à la suspension de l'adhésion de la Syrie à la Ligue arabe et nous avons gardé les meilleures relations avec elle. Aujourd'hui, il est donc normal que nous travaillons à son retour. »


Pour rappel, la suspension de la Syrie de la Ligue arabe a eu lieu le 13 novembre 2011, huit mois après le début du conflit syrien à cause du rejet par Bachar el-Assad du plan arabe lui demandant de cesser la répression sanglante de la révolte populaire et d'entamer un dialogue national avec les opposants pacifiques à son régime.

L'exclusion temporaire de la Syrie a été votée par 18 pays arabes sur 22. Alors dites, savez-vous qui sont les 4 pays qui se sont opposés à cette décision? La Syrie, évidement ; la Libye, qui était suspendue pour les mêmes raisons ; le Yémen, c'est tout aussi évident; et le Liban, bien entendu. Pour rappel aussi, le pays du Cèdre était dirigé à l'époque par le gouvernement Mikati (un ami de Bachar), un pouvoir composé exclusivement des pôles du 8-Mars (Hezbollah, Courant patriotique libre, Amal, etc.). Bassil était à l'Energie et Mansour (Berri) aux Affaires étrangères.

 4  Gebrane Bassil est prêt à tout pour réhabiliter le régime syrien


Notamment sous le prétexte de la reconstruction de la Syrie et de la prospérité qu'elle amènera au Liban. Dès le 4 janvier, Gebrane Bassil a commencé à défricher le terrain: « Nous devons être des partenaires de la reconstruction... » Zappons pour l'instant la première partie pour nous concentrer sur la suite: «... comme nous avons été des partenaires dans la victoire sur le terrorisme ». Ah tiens donc, comment? Par la victoire d'Assad peut-être, l'incarnation même du terrorisme, comme l'ont prouvé, entre autres:

. le long conflit en Syrie : répression sanglante des manifestants désarmés, la torture et la mise à mort des prisonniers immortalisés dans l'album de César, les bombardements à l'aveugle des civils par des barils d'explosifs, le massacre de la population syrienne avec du gaz sarin et du chlore, etc. ;

. l'affaire Michel Samaha au Liban : « heik baddo bachar », de l'aveu même du prisonnier libanais, c'est ce que souhaite Bachar el-Assad ; la programmation d'une trentaine d'attentats et d'assassinats, visant même le patriarche maronite dans une région sunnite et des imams sunnites lors de la rupture du jeûne pendant le mois de ramadan.

Et sans doute par l'intervention du Hezbollah aux côtés d'Assad, depuis 2012, ce qui a aggravé la situation sur le terrain, accentué la fracture sunnite-chiite, nourri les jihadistes de Daech et accéléré l'afflux massif des déplacés syriens vers le Liban.


Il en a remis une couche le 11 janvier. « Après la guerre, il y a la reconstruction. Est-il envisageable qu'on se punisse et qu'on n'y participe pas car il y a un pays qui nous l'interdit et qui nous menace avec les sanctions. Est-ce que ce pays a accompli ses obligations envers nous? » En ligne de mire, l'Arabie saoudite et les Etats-Unis, sans l'aide de qui le Liban ne serait qu'un satellite de l'Iran, depuis belle lurette.


Le coup de grâce est tombé le 18 janvier: « Personne ne pourra empêcher les Libanais de participer à la reconstruction de la Syrie... La Syrie se relèvera et le Liban avec elle ». Ah, mais il mise sur ce moment depuis fort longtemps. Tout est devenu public lors du salon « Rebuild Syria ». C'était au Biel à Beyrouth le 27 octobre 2017: « Que la reconstruction de la Syrie soit la reconstruction de la Syrie et du Liban. »


Le raisonnement de Bassil tiendrait la route si le Liban n'avait plus aucun dossier litigieux avec le régime syrien, à commencer par le contrôle de la frontière syro-libanaise d'une main de fer, les ingérences syriennes dans les affaires libanaises et le retour des ressortissants syriens installés au Liban dans leur pays. Le raisonnement tiendrait la route si et seulement si, nous mettons par ailleurs de côté les valeurs humaines et religieuses qui régissent le monde d'aujourd'hui, le Moyen-Orient notamment. L'interminable guerre en Syrie a fait des centaines de milliers de morts, autant de blessés, plusieurs millions de déplacés et un volume de destruction évalué par l'ONU à 400 milliards de dollars.

On peut décider de tout zapper, sauf que tout peut recommencer après-demain, puisque rien n'a été réglé sur le plan politique :
. en Syrie d'une part, on a une minorité de confession alaouite, qui ne représente que 10% de la population syrienne, mais qui continue de dominer une majorité de confession sunnite à plus de 70% ;
. au Liban d'autre part, on a un régime syrien qui considère encore et toujours le pays du Cèdre comme faisant partie de sa sphère d'influence.

On peut même décider de faire table rase du passé, en Syrie et au Liban, il n'empêche que la responsabilité de la tyrannie des Assad, père et fils, est bel et bien établie, hier comme aujourd'hui, à la fois dans :
. les massacres en Syrie : le père, notamment lors du massacre de Hama en 1982, le fils depuis 2011, avec toutes les horreurs citées précédemment ;
. les massacres au Liban pendant la guerre : entre 1976-2005, la Syrie des Assad n'était pas seulement partie prenante du conflit libanais, elle a fait couler le sang de toutes les communautés libanaises sans exception (chrétienne, sunnite, druze et chiite), mais en plus, elle est soupçonnée entre autres, d'être impliquée dans l'assassinat de deux présidents de la République, Bachir Gemayel et René Mouawad, et un ancien Premier ministre, Rachid Karamé;
. les massacres au Liban après la guerre : depuis 2004, la Syrie est soupçonnée d'être impliquée dans la quinzaine d'assassinats politiques (et tentatives d'assassinat), dont celui de l'ancien Premier ministre, Rafic Hariri.

Ainsi, les Libanais comme Gebrane Bassil peuvent baver sur l'aubaine de la reconstruction de la Syrie, mais ils ne pourront pas s'offrir le luxe d'une amnésie sélective, concernant les crimes contre l'humanité et les crimes de guerre commis par la tyrannie des Assad père et fils, au Liban et en Syrie, depuis 1970, à moins d'en devenir des complices par omission.

 5  Gebrane Bassil est tombé dans le piège du projet de colonisation du Liban concocté par Bachar el-Assad, via les réfugiés et les déplacés syriens


Commençons par le commencement, cerner le problème et poser une question fondamentale. L'afflux massif de ressortissants syriens au Liban, déplacés et réfugiés, s'est fait entre les années 2011 et 2014. A cette période, le Liban était dirigé par un gouvernement composé essentiellement par les pôles du 8-Mars. La nouvelle configuration politique n'a vu le jour qu'après le basculement de Walid Joumblatt dans les bras du 8-Mars, le déploiement des miliciens du Hezbollah dans les rues de Beyrouth le 12 janvier 2011 et la chute du gouvernement de Saad Hariri.

Dans le nouveau gouvernement Mikati, Nasrallah-Berri et alliés avaient 7 parts ministérielles, Mikati 6 parts, Sleiman 3 parts, Joumblatt 3 parts et le bloc du changement et de la réforme dirigé par Aoun-Bassil, 11 parts ministérielles svp! Il n'y avait à l'époque, aucun ministre du 14-Mars au gouvernement. Qu'est-ce que tout ce beau monde a fait pour maitriser l'afflux de ressortissants syriens au Liban pendant ces trois années (2011-2014)? Rien. Plus grave encore, qu'est-ce que Aoun et Bassil ont fait précisément pour empêcher l'installation de 1,5 à 2 millions de réfugiés et de déplacés syriens au Liban? Rien, à part les palabres, alors qu'ils détenait déjà à l'époque, le soi-disant « tiers de garantie », le fameux « tiers de blocage ».

Vous comprenez mieux maintenant la mascarade actuelle de Gebrane Bassil autour des réfugiés syriens, un drame humanitaire exploité à des fins politiciennes, et autour de la part ministérielle du président Michel Aoun, une hérésie politicienne exploitée à des fins communautaires ! Des foutaises sur toute la ligne.

Passons maintenant au vif du sujet, le retour des ressortissants syriens en Syrie. Tout le monde est soi-disant pour ce retour. Admettons. Alors question, pourquoi un tel retour nécessite une coordination-collaboration à haut niveau avec le régime de Bachar el-Assad? Ce n'est pas à l'ordre du jour en Turquie et en Jordanie. Et pour cause, il n'y a aucune raison à cela. Si le régime syrien et les pro-régime libanais reviennent sur le sujet régulièrement, c'est que le but de ce matraquage dépasse le retour des réfugiés. La preuve par Bassil lui-même : « Notre intérêt et la politique que nous appliquerons, consiste en un retour des réfugiés dans leur pays, l'ouverture des frontières et des relations avec la Syrie conformes avec l'intérêt du Liban » (11 janvier).


Très bien, sauf que le retour ne se fait qu'au compte-gouttes. Et pour cause, ce qui les a fait fuir, est toujours en place. Alors, pour justifier pourquoi le régime syrien complique le retour des ressortissants syriens installés au Liban, le ministre libanais ne sait plus quoi inventer pour alimenter son délire: « Y a-t-il un pays qui nous a donné de l'argent ou l'ont-ils donné aux réfugiés pour qu'ils restent et pas pour qu'ils retournent? » (11 janvier) Qui par exemple, les Européens, les Occidentaux ? « Ceux qui ont fait partir les Syriens (déplacés et réfugiés), souhaitent qu'ils restent » (18 janvier). Qui ça au juste, les Arabes, les Européens, les Extraterrestres?


Notez bien en revanche à quel point la réhabilitation du régime syrien par Gebrane Bassil se fait à grande vitesse. Dès le début de l'année, le ministre libanais des Affaires étrangères a fait savoir que « Le Liban peut prendre des initiatives et travailler pour le retour de la Syrie au sein de la Ligue arabe. Notre avis sur la question est connue » (4 janvier). Eh bien, voilà!


« Quand les troupes syriennes se sont retirées (du Liban), nous avons fait savoir notre détermination à établir les meilleures relations avec la Syrie. Alors n'ayons pas honte avec ça (…) Nous sommes les premiers à demander le retour de la Syrie dans la Ligue arabe » (11 janvier). Qui dit mieux!


« La grande absente de cette conférence aujourd'hui est la Syrie. Nous sentons le poids de son absence, au lieu de ressentir la légèreté de sa présence. La Syrie doit revenir vers nous, afin de limiter nos pertes... Sans plus attendre, la place de la Syrie doit être au sein de la Ligue arabe, au lieu de la jeter entre les bras du terrorisme... afin de ne pas nous couvrir d'une honte historique à cause de la suspension de son adhésion » (18 janvier). Eh bien, la messe est dite.



Toujours est-il que je l'ai dit et redit, je persiste et signe, le projet de Bachar el-Assad depuis 2005, était, est toujours et le restera à jamais, la colonisation du Liban via les ressortissants syriens installés au pays du Cèdre. S'il n'y a qu'une seule personne au monde qui ne souhaite absolument pas le retour des déplacés et réfugiés syriens à l'étranger, c'est bien Bachar el-Assad. J'ai abordé la question dans le passé à de multiples reprises, à chaque fois que j'avais un élément nouveau pour étoffer mon hypothèse, qui est devenu au fil du temps un constat.

Pour ce faire, la stratégie du régime syrien de Bachar el-Assad est multiple : compliquer le retour en imposant l'autorisation préalable, obliger les jeunes revenants à servir dans les rangs de l'armée syrienne, raser les habitations et les quartiers selon les contraintes du nettoyage ethnique, modifier les cadastres selon les exigences communautaires, compliquer la reconnaissance des enfants nés au Liban, évoquer même le bénéfice du départ de millions de syriens (essentiellement de confession sunnite) en termes d' « homogénéisation » de la société syrienne (moins d'opposants potentiels), pousser des personnalités syriennes proches du régime à demander la nationalité libanaise, etc.

Aujourd'hui, la perspective est de plus en plus nette. Bachar el-Assad liera la participation du Liban à la reconstruction de la Syrie, au non-retour des ressortissants syriens installés au Liban. Walid el-Mouallem, le ministre syrien des Affaires étrangères, l'a dit franco à Gebrane Bassil à New York, il y a moins d'un an et demi. Assad fera croire que la mesure est temporaire en attendant la fin du chantier de la reconstruction. Or, sur le terrain, cette reconstruction durera des décennies et s'étalera sur plus d'une génération. C'est une quasi certitude et il y a plusieurs raisons à cela.

• Primo, parce que la guerre ne connaitra pas une fin nette et claire, tant que le régime d'Assad est en place.

• Secundo, parce que l'argent ne viendra jamais des pays arabes et occidentaux, les seuls à pouvoir reconstruire la Syrie, tant que le régime d'Assad restera en place, comme si de rien n'était. Ces pays ne cessent de faire savoir qu'ils ne participeront pas à cette reconstruction, sans la mise en place d'une solution politique, juste et durable, qui conduira à long terme, au départ de Bachar el-Assad.

• Tertio, parce que l'écrasante majorité des ressortissants syriens installés au Liban, en Turquie et en Jordanie aussi, ne retourneront jamais en Syrie, tant que la tyrannie des Assad continuera à terroriser la population.

Ainsi, sans solution politique juste et durable, qui implique de mettre fin à la longue dictature des Assad, nous aurons une Syrie éternellement instable, un financement de la reconstruction colossal qui fera toujours défaut, du rafistolage plutôt qu'une véritable reconstruction et des ressortissants syriens toujours pas encouragés à quitter le Liban, la Turquie et la Jordanie, et à rentrer dans leur pays.

Le retour des déplacés et des réfugiés syriens des pays avoisinants -Liban, Turquie et Jordanie- en Syrie, ne fait absolument pas partie des priorités de Bachar el-Assad. Ce sont des millions de personnes de confession sunnite, donc de potentiels opposants au régime alaouite, qui sont actuellement en dehors du pays, à la charge de la communauté internationale pour une grande partie. Pourquoi les faire rentrer? Le cas de ceux installés sur le territoire libanais est encore plus intéressant pour Bachar el-Assad. En les laissant au Liban le plus longtemps possible, le tyran de Damas rendra leur retour de plus en plus difficile. Cela lui permettra de phagocyter le pays du Cèdre à long terme, sans tirer un coup, par le biais démographique.

Beaucoup de compatriotes, Gebrane Bassil en tête, ne se sont pas rendus compte du piège tendu par le tyran de Damas aux Libanais, 14 ans seulement après la fin de l'occupation syrienne du Liban. La carotte de la reconstruction aura un prix, l'implantation des ressortissants syriens au Liban. Ce n'est pas eux qui ne souhaitent pas retourner en Syrie, c'est le régime de Bachar el-Assad qui ne veut pas qu'ils retournent chez eux.

Qui -Libanais, Arabes, Iraniens, Russes ou Occidentaux- militent aujourd'hui pour la réhabilitation du régime syrien à grande vitesse, sous le prétexte de l'hypothétique fin de la guerre civile et de la chimère participation à la reconstruction de la Syrie, oubliant les crimes commis, ainsi que l'absence d'un financement international conséquent, et sachant que le retour des ressortissants syriens installés dans les pays avoisinants se fera au compte-gouttes tant qu'il n'y aura pas de solution politique, sont purement et simplement des « idiots utiles » de Bachar el-Assad. Ils contribueront, de leur gré ou malgré eux, à la pérennisation du conflit syrien et du drame des réfugiés, ainsi qu'à la mise en œuvre à long terme du projet pernicieux du régime syrien, la colonisation du Liban via les déplacés syriens.