vendredi 17 novembre 2017

La mauvaise nouvelle pour Michel Aoun, c'est le score : Hariri 3 - Aoun 0. La bonne : il a une chance inouïe de redorer son blason et de protéger le Liban du pire (Art.486)


Le président de la République française, Emmanuel Macron,
et sa femme Brigitte, recevant Le Premier ministre libanais, Saad Hariri,
en compagnie de sa femme Lara et de son fils ainé Houssam.
Paris, samedi 18 novembre 2017
Preuve de la "sale ambiance" qui a caractérisé cette rencontre 😋
et de tout le sarcasme qu'elle m'inspire 
Photo : Bestimage / Stéphane Lemouton (via le site Pure People)
dddd:)

 I  Hariri à Paris, oui mais pourquoi faire ?

Si on se base sur le communiqué de presse annonçant la nouvelle mercredi et le peu d'informations qui circulent depuis, tout ce qu'on peut dire pour l'instant c'est que « le président de la République (française) a invité le Premier ministre libanais et sa famille en France ». Quand? Ce samedi. Pour
combien de temps? Il revient sans doute à Saad Hariri d'en décider. Pourquoi? Nul ne le sait vraiment. Interrogé sur la question, Emmanuel Macron a quand même fait savoir de Bonn, que ce n'est « pas du tout » un exil. 

Partant de là, les spéculations vont bon train. Un pic d'éléphants roses est prévu ce weekend dans les cieux de Paris et de Beyrouth. La seule certitude à part l'invitation elle-même se trouve dans le communiqué de l'Elysée. La décision a été prise « après s'être entretenu avec le prince héritier d'Arabie saoudite Mohammad ben Salmane et le Premier ministre libanais Saad Hariri ». De ce fait, on peut constater d'emblée que l'invitation française arrange bien les affaires des trois protagonistes concernés. Emmanuel Macron trouve son compte car l'initiative diplomatique replace la France en cœur des conflits du Moyen-Orient et lui offre une chance de jouer un rôle de « pouvoir tampon » entre l'Arabie saoudite et l'Iran. Pour Saad Hariri c'est le moment de taire les mauvaises langues en apportant la preuve irréfutable qu'il est libre de ses mouvements. Quant à MBS, c'est une occasion en or pour lui d'en finir une fois pour toutes avec la théorie du complot concoctée dans une officine du Hezbollah et diffusée par ses alliés, sur la rétention du Premier ministre libanais en Arabie saoudite. 

Le séjour de Saad Hariri à Paris n'a rien d'extraordinaire en temps normal, puisque tout le monde sait qu'il possède des propriétés dans la capitale française. Néanmoins, ce séjour en particulier revêt un caractère spécial. Il permettra au chef du Courant du Futur d'atteindre trois objectifs politiques

. Primo, de prouver que sa démission en tant que Premier ministre se déroulera en trois actes. On peut d'ores et déjà dire, elle a été annoncée de Ryad, elle est confirmée de Paris et elle sera officialisée à Beyrouth. Personne n'osera accuser Macron d'être téléguidé par MBS, hein? Eh oui, il va falloir que les autruches se rendent à l'évidence : la démission a été prise en toute liberté, qu'importe les détails et n'en déplaise aux détracteurs de Saad Hariri, elle est irréversible, si rien ne change concrètement au Liban. 

. Secundo, qu'il y a bel et bien des menaces qui pèsent sur sa vie, sinon il serait retourné directement au Liban comme il l'avait promis lors de son apparition médiatique et ses tweets. 

. Tertio, de marquer un but. A ce stade de la confrontation, le score est sans appel : Hariri 3 vs. Aoun 0. Le premier but a été marqué le 4 novembre avec la démission surprise du Premier ministre, le second le 12 novembre lors de son interview libre et le troisième le 15 novembre à l'annonce inattendue de sa prochaine venue en France. 

 II  Les raisons profondes d'une crise politique inédite

En annonçant sa démission, Saad Hariri a mis un terme au « deal politique » ayant conduit à l'élection de Michel Aoun il y a un peu plus d'un an. Le Premier ministre a motivé sa décision par les « risques sécuritaires » qu'il encourt à Beyrouth, « l'anomalie du Hezbollah » au Liban et les « ingérences iraniennes » au Moyen-Orient, directes ou via ce dernier. Le chef du Hezbollah et le chef du Courant patriotique libre, ainsi que le président de la République, n'ont rien voulu entendre ni rien voulu voir. Ils ont plutôt mis toute leur énergie pour élaborer et propager une théorie du complot autour de la « rétention » de Saad Hariri par l'Arabie saoudite et de « l'irrecevabilité » d'une démission annoncée de l'étranger. Magnifique manœuvre de diversion et de propagande pour diminuer la portée de ce séisme politique, de la part de ceux qui sont à l'origine d'une vacance du pouvoir présidentielle qui a duré 888 jours et du boycott de 44 séances électorales (2014-2016). 

On le sait de tout temps et c'est valable en tous lieux, quand le sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt. Pour bien comprendre les raisons profondes à l'origine de cette crise politique sans précédent, il faudra replonger dans l'interview accordée par Saad Hariri à Paula Yacoubian le 12 novembre, plutôt que de gaspiller encore son énergie sur des futilités, savoir par exemple pourquoi le Premier ministre ne portait pas son Apple watch lors de son apparition sur la Futur TV. Une évidence, elle était confisquée par MBS à sa descente d'avion à Riyad, mais voyons !

Sur la forme, l'interview a été réalisée par une femme talentueuse, trop belle pour être vraie!, mais qui semble sortir de la même école de journalisme que Léa Salamé, où l'on semble apprendre que pour réaliser une bonne interview, il faut absolument défendre le diable et interrompre constamment son interlocuteur, même pour sortir des âneries du genre « moi je suis incapable de convaincre quiconque que vous n'êtes pas prisonnier en Arabie saoudite, que vous n'êtes pas pris en otage ou en résidence surveillée ». Wallah, eh bien ma jolie, si tu avais passé moins de temps devant ton miroir pour parcourir les réseaux sociaux, tu te serais facilement rendu que ce que tu dis n'est que foutaises. La jeune journaliste était si agaçante, qu'au bout de neuf minutes seulement, Saad Hariri était obligé de lui dire: « Ya Paula, ton problème est que tu m'interrompes tout le temps ! »

Sur le fond, trois choses m'ont frappé en regardant la vidéo en replay.

. Primo, le décalage entre ce que j'ai vu et ce que j'ai lu! Il faut dire que toutes les chaines libanaises, à part Futur TV (chaine de Hariri) et MTV (chaine indépendante, tendance 14-Mars), ont refusé de transmettre ce moment politique historique. Et ça vous disserte après sur la liberté et la démocratie! On y retrouve Al-Manar (Hezbollah/Hassan Nasrallah) et OTV (Courant patriotique libre/Gebran Bassil) bien sûr, et même Télé Liban (télé d'Etat), qui a décidé que les Libanais n'avaient pas à regarder leur Premier ministre, afin de respecter les positions du président de la République. En somme, d'après ce que j'ai lu et ce que j'ai vu, il clair que la majorité des Libanais, notamment du camp du 8-Mars, ont écrit et disserté à propos de quelque chose qu'ils n'ont jamais regardé. Fascinant!

. Secundo, la sérénité de Saad Hariri, un élément de plus, qui démonte complètement la théorie bidon sur sa détention.

. Tertio, le sens des responsabilités du Premier ministre et son amour pour le Liban et non pour le pouvoir comme d'autres, au point d'être très ému en évoquant l'attachement de certains leaders étrangers au Liban qui dépasse celui de certains Libanais à leur propre pays, qui font incontestablement de lui un homme d'Etat, contrairement à d'autres. 

En réfléchissant bien sur ces trois éléments, j'ai compris que la défense du Premier ministre par certains Tartuffe de la souveraineté libanaise, cachait en réalité, un mépris irrationnel pour les Hariri, père et fils, et surtout, pour l'Arabie saoudite

 III  Les motivations sécuritaires de la démission 

Sur les motivations de la démission, le Premier ministre précise, « j'ai voulu provoqué un choc positif pour que les Libanais sachent à quel point nous sommes en danger (…) ce qui se passe sur le plan régional représente un danger pour le Liban, surtout que nous nous mettons dans des situations qui exposent le pays à des sanctions économiques (américaines et arabes) ». Plus loin il explique, « Pourquoi il y a des menaces de sanctions, c'est parce qu'il y a un groupe libanais qui mène des actions (en Syrie, au Yémen, etc.)... Si nous nous alignons sur certains axes, que deviendront les 300 à 400 milles Libanais qui vivent dans les pays du Golfe? » Il ajoutera en plus : « Nous ne pouvons pas dire que nous sommes pour la distanciation et constater dans le même temps qu'un groupe libanais se trouve au Yémen et dans d'autres endroits (Hezbollah / Syrie), et être entrainé vers des relations avec le régime syrien (durant tout l'été, on a fait pression sur Saad Hariri pour renouer le contact avec Assad ; c'est une pique aussi à Gebran Bassil qui a rencontré le ministre syrien des Affaires étrangères récemment). Je ne franchirai pas ce pas. » Et
tout ce que le ministre libanais des Affaires étrangères a trouvé à dire le jour de la démission du chef du gouvernement libanais, c'est de sous-entendre que celle-ci pourrait être liée au « recul de Daech »

L'autre aspect qui a motivé la démission du Premier ministre, totalement zappée ou sous-estimé par une grande partie des leaders politiques au Liban, ainsi que par des journalistes libanais et des correspondants libanais de médias étrangers, c'est la sécurité personnelle de Saad Hariri. Il en a parlé lors de sa démission et il reviendra sur le sujet à plusieurs reprises pendant son interview. « Il y a des menaces sécuritaires sur ma personne... Je dis aux Libanais: oui il est peut être préférable que je revienne au Liban, mais il y avait un danger et il fallait que je prenne certaines dispositions... Je ne peux pas parler de certains points (sensibles)... A mon retour, nous en parlerons avec franchise avec le président ». Pas suffisant pour que certains daignent
laisser la lumière de la vérité éclairer leurs rétines et leurs esprits. « Qu'il revienne au Liban pour exprimer son opinion librement » a rétorqué Gebran Bassil. Celui qui ne juge pas utile de dénoncer les violations de la Constitution libanaise par le Hezbollah et de commenter l'aveu récent du président iranien sur la violation de la souveraineté libanaise par l'Iran, ajoutera même le lendemain, « c'est une affaire de libertés, de conventions internationales, en rapport avec l'immunité des responsables internationaux et la souveraineté de l'Etat libanais ».

Permettez-moi de développer un peu plus cet aspect, car pour moi il révèle un degré d'hypocrisie, de malhonnêteté ou d'abrutissement, au choix, jamais atteint dans notre pays, d'une frange de la population, des journalistes et des hommes politiques. 

Alors que le Premier ministre libanais a expliqué avec gravité sa situation personnelle, « Je suis toujours menacé, le régime syrien ne veut pas de moi... De nombreuses parties ne veulent pas de Saad Hariri... Je dois mettre en place un filet de sécurité et étudier ma situation sécuritaire pour m'assurer que je ne suis pas infiltré... Je travaille pour augmenter le personnel affecté à ma sécurité. A cet égard, nous en parlerons avec Che3bit el-Maaloumett (les renseignements des Forces de sécurité intérieure). Il y aura des réunions de travail avec la sécurité spéciale et l'armée (libanaise) pour que je revienne au Liban... », le ministre libanais des Affaires étrangères, Gebran Bassil, a l'audace de sortir à Rome, où il était en tournée pour faire la promotion du point de vue de son beau-père de président, « Il
n'est pas normal que le chef de notre gouvernement soit dans une situation pas claire... Il n'y aucune raison pour qu'il ne revienne pas au Liban ». Non mais, il est désespérant !

Mais comment en vouloir au chef du CPL quand Paula Yacoubian elle-même, qui croit dure comme fer qu'un bon journaliste se doit de ne pas écouter les réponses de son interlocuteur, a le culot elle aussi, après des propos aussi graves, d'enchainer comme si de rien n'était, pour reparler de l'ânerie de la rétention, au lieu de creuser la question de la menace sécuritaire qui pèse sur le fils de Rafic Hariri (mort dans l'attentat terroriste du 14 février 2005 et dont les tueurs présumés sont des membres du Hezbollah, élevés par ce parti-milice au rang de « saints »), au pays qui a connu une quinzaine d'assassinats politiques depuis 2005 et dont certains politiciens et journalistes, comme Marwan Hamadé, Elias el-Murr et May Chidiac, portent encore les séquelles : « Vous vous exprimez avec des dates ouvertes, alors que tout retard concernant le retour (au Liban), est un élément de plus à ajouter à ce qu'on dit déjà, que vous n'êtes pas libre de vos mouvements. » Quelle perspicacité ! Saad Hariri lui rétorque sèchement: « Je suis libre dans le royaume. Si je veux voyager demain, je peux le faire. J'ai une famille et j'ai le droit de la protéger. » Avec une désinvolture affligeante, la journaliste continue et aggrave son cas : « Votre famille est avec vous? » Saad Hariri est obligé de lui rappeler : « J'ai vu ce qui m'est arrivé lorsque mon père a été tué. Je ne veux pas que mes enfants vivent la même chose. Vous devez me permettre de m'octroyer le temps nécessaire pour me protéger... C'est une question de jours. » Et face à l'insistance lourde de cette autruche, qui reviendra encore et encore sur le même point, Saad Hariri rajoutera un peu plus loin: « Je reviendrai au Liban, point à la ligne. Vous voulez que je rentre tout de suite? Je le ferai demain. Si vous ne voulez pas que je m'organise sur le plan sécuritaire pour protéger ma vie, et vous voulez vous débarrasser de moi, je reviens, pas de problème! » 

Je ne sais combien de Libanais, y compris le ministre des Affaires étrangères, ou même de journalistes libanais, alimentant la presse locale et étrangère (mes salutations spéciales au Figaro, Libération et Le Monde, France 24 et j'en passe et des meilleures!), ont regardé cette séquence. Mais une chose est sûre et certaine, pas beaucoup, et c'est très inquiétant pour la façon dont sont informés les gens dans le monde. Qui a écouté ce passage grave et a continué à broder autour d'une théorie du complot rachitique et bidon ou à pleurnicher sur la soi-disant privation de liberté du Premier ministre libanais, pour des raisons politiciens misérables, est un digne descendant, soit des autruches, soit des crocodiles, et il peut en être fier. 

 IV  Michel Aoun, le grand perdant de cette crise politique 

Tout le monde se serait passé de cette démission, Michel Aoun en tête, qui est incontestablement le grand perdant de cette crise politique. Alors que son accession au pouvoir était inespérée, en un an, il a dilapidé tout le capital d'estime et de sympathie qu'il avait chez une frange de la population libanaise. Depuis son interview désastreuse du 30 octobre, qui selon moi fait partie des éléments déclencheurs de la démission de Saad Hariri et où il s'est exprimé comme un petit chef de partie et non comme un grand président de la République, il ne fait rien pour circonscrire la crise. Ses dernières déclarations l'ont magistralement prouvé. « Toute position ou mesure qu'il (Saad Hariri) a pu prendre ou qui lui sont imputées (...) sont le résultat de la situation ambiguë et trouble qu'il est en train de vivre en Arabie saoudite, et ne peuvent pas être prises en considération. » Bon, il inventera autre chose quand Saad Hariri sera à Paris ou à Beyrouth et tiendra les mêmes propos. Le président de la République est au diapason du chef du Hezbollah. « La démission déclarée est illégale, non constitutionnelle, illégitime, et n'a aucune valeur, car elle a été obtenue sous la contrainte (…) nous ne sommes donc pas face à une démission, nous ne reconnaissons pas cette démission. » C'est à peu de chose près ce qu'a dit Gebran Bassil, ministre libanais des Affaires étrangères, chef du CPL, allié du Hezbollah et gendre du président. « Les conditions de la démission du Premier ministre ne sont pas réunies », il a oublié de rajouter, peu importe si elle est faite de Ryad, de Paris ou de Beyrouth. Michel Aoun, Hassan Nasrallah et Gebran Bassil ne sont pas conscients de la gravité de la situation au Liban et des menaces qui pèsent sur les Libanais du fait de l'anomalie du Hezbollah au Liban et des ingérences iraniens au Moyen-Orient.

Et pourtant, si Saad Hariri s'est montré très déterminé, il a aussi pris beaucoup de précautions pour éviter d'entrer en conflit avec le président de la République. « Le président Aoun est la personne la plus attachée à la Constitution... Il a raison, je dois venir le voir pour lui présenter ma démission... Nos relations sont excellentes. » Cela ne l'a pas empêché de lui faire comprendre qu'ils ne peuvent plus continuer comme avant tous les deux. « Mais je me demande: au cours de cette expérience qui a duré dix mois, est-ce qu'il y a eu vraiment une distanciation (par rapport aux problèmes régionaux, notamment en Syrie)? La réponse est non. » Voilà pourquoi le Premier ministre démissionnaire propose: « Un dialogue doit être engagé concernant l'arsenal du Hezbollah. C'est au président de la République d'en décider... Il doit concerner aussi les ingérences régionales du Hezbollah. » C'est la feuille de route pour sortir de la crise. De son côté, Saad Hariri se dit « prêt à faire des sacrifices pour les Libanais, mais ça sera sous conditions. Il revient aux autres aussi d'en faire... La distanciation (par rapport aux problèmes régionaux) signifie la distanciation, point à la ligne. » Il s'engage à revenir à Beyrouth « pour prendre toutes les mesures constitutionnelles en ce qui concerne ma démission... Après nous engagerons des discussions avec toutes les parties... Pour revenir sur la démission, il faut respecter la distanciation. » On ne peut pas être plus clair.

 V  Le président de la République dispose de trois options sur la table

Si certains compatriotes insistent sur la soi-disant détention de Saad Hariri et sur l'impérative nécessité qu'il revienne pour qu'il puisse soi-disant s'exprimer librement, c'est en réalité pour humilier le Premier ministre libanais et rendre son retour immédiat impossible, afin de détruire le dernier rempart contre l'hégémonie hezbollahi-iranienne au Liban. Saad Hariri ne doit pas céder. La campagne « tanbizz 3al kel », de Ryad, de Paris ou de Beyrouth, qu'importe, que j'ai lancée pour soutenir la démission de Saad Hariri, doit continuer jusqu'à la réalisation de son principal objectif : amorcer le processus qui mettra fin à l'anomalie du Hezbollah au Liban


Dans sa déclaration à la suite de son entretien et du déjeuner avec Emmanuel Macron, Saad Hariri a remercié le président français pour son soutien et son amitié, un geste "qu'il n'oubliera jamais",  a rappelé qu'il est démissionnaire et qu'une fois au Liban il en discutera avec le président libanais, et a annoncé qu'il assistera à la fête nationale de l'Indépendance du Liban qui aura lieu le mercredi 22 novembre (Photo : Bestimage, Stéphane Lemouton)

La balle est dans le camp du président de la République. Il doit assumer ses responsabilités. A 84 ans, Michel Aoun a une chance inouïe, et c'est la dernière de sa vie, pour résoudre cette grave crise politique, redorer son blason et protéger le Liban du bras de fer qui s'engage entre l'Arabie saoudite et l'Iran. Il a trois options sur son bureau. A travers la crise politique actuelle, Saad Hariri offre, propose et invite Michel Aoun à entrer dans l'Histoire de trois manières :

→ Par la grande porte 

C'est l'option la plus difficile. Il devra pour cela se rendre dans l'église Mar Mikhael et bruler le « Document d'entente » qu'il a signé en 2006 avec Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, une organisation considérée de nos jours comme terroriste par la majorité des pays arabes et occidentaux, dont ceux du Golfe et de l'Union européenne, ainsi que les Etats-Unis. Trêve de plaisanterie. Personne ne demande au commandant en chef des forces armées libanaises de faire respecter par la force, la Constitution libanaise, les résolutions de l'ONU et la volonté de la moitié du peuple libanais, dissoudre la milice chiite et la désarmer. On lui demande tout simplement de la respecter lui-même ! Pour cela, en tant que président de la République, le locataire de Baabda doit se distancier de ce que Michel Aoun, chef du CPL a fait, à tort ou à raison qu'importe, et traduire cela sur tous les plans. En un mot, il doit prendre ses distances avec le Hezbollah et cesser de défendre une anomalie constitutionnelle à chaque fois que l'occasion se présente.

→ Par la fenêtre

C'est l'option de confort. Elle pourra constituer une sortie de crise honorable pour tout le monde, kelloun ye3né kelloun, satisfaire le peuple libanais et redonner à la présidence de la République libanais, poste chrétien d'après le Pacte national, toute sa splendeur. 

. Dans un premier temps, en vertu de ses pouvoirs en tant que président de la République et de l'article 53 de la Constitution libanaise, Michel Aoun refuse la démission de Saad Hariri, pas pour l'ennuyer mais pour préserver les prérogatives du Conseil des ministres. 

. Dans un second temps, le président demande au Conseil des ministres de dissoudre l'Assemblée nationale, dans l'intérêt de la patrie et en vertu de l'article 55 de la Constitution. La dissolution aura comme objectif de rendre toute autre option, un rafistolage à la libanaise, inenvisageable. 

. Dans un troisième temps, le gouvernement organise des élections législatives anticipées dans moins de trois mois, comme l'exige l'article 25 de la Constitution. 

Si Michel Aoun suit ce plan, le 17 février 2018 au plus tard, les Libanais auront un nouveau Parlement, qui déterminera qui sera le prochain Premier ministre, la composition du nouveau gouvernement et l'orientation de la nouvelle politique générale du Liban. A défaut, ana honn wou ento honn, il n'y aura pas d'élections législatives avant l'expiration de la deuxième autoprorogation parlementaire, le 20 juin 2018. Nous continuerons à dépendre de députés élus en 2009 ! Encore une fois, si la classe politique libanaise décide de sortir de la crise actuelle par la formation d'un nouveau gouvernement dans les prochains jours, c'est un signe de mauvais augure. Préparez-vous à une troisième autoprorogation.

→ Par la trappe 

C'est l'option la plus facile et c'est la plus périlleuse pour le Liban. La politique de l'autruche, comme si de rien n'était et comme à l'accoutumée. 

samedi 4 novembre 2017

La démission de Saad Hariri est un message clair pour Michel Aoun : s'il veut sauver le Liban avant de dépasser son « expiry date », il doit cesser de défendre le Hezbollah et l'Iran (Art.480)


On ne pourra pas comprendre et absorber le choc de la démission du Premier ministre libanais, Saad Hariri, de cette fin de semaine, sans replonger dans l'interview choc du président de la République, Michel Aoun, du début de la semaine. 



 1  Lundi soir, harassés par leur longue journée de travail et les embouteillages, les Libanais se sont couchés sans regarder leur président mais en priant Dieu tout puissant de lui donner la force, la santé et la sagesse pour continuer sa mission, protéger la Constitution de la République libanaise et conduire son peuple vers la paix et la prospérité, afin, espèrent-ils avec bonté et grand coeur, pouvoir fêter avec celui qu'on surnomme le « père de tous », la 2e, la 3e, la 4e, la 5e et la 6e année de mandat, à l'âge de 89 ans, toujours dans la joie, la sérénité et la satisfaction de la mission accomplie. Qu'elle fut grande leur surprise de se réveiller mardi matin et de découvrir qu'ils étaient loin, encore très loin, des rivages de la paix et de la prospérité. 


 2  Alors qu'il s'est targué d'avoir la capacité de « voir l'avenir un peu, peut-être parce que Dieu m'a accordé ce don ou parce que j'analyse », l'interview de Michel Aoun laisse certains Libanais perplexes et les poussent à en douter sérieusement: leur président est déconnecté de la réalité. Sur les raisons qui ne permettent pas à l'armée libanaise d'avoir le monopole de la détention d'armes au Liban, voici texto ce que Michel Aoun a répondu. Sa logique n'est pas limpide, mais elle est suffisamment claire : « Il y a deux raisons à cela. Sur le plan interne, il y a un déficit financier... Notre situation économique ne permet pas d'équiper une armée complètement pour qu'elle puisse protéger l'extérieur et l'intérieur à la fois. » C'est l'un des deux arguments majeurs de la propagande du Hezbollah pour garder ses armes. Alors, il espère quoi au juste? Que notre économie va s'améliorer et on aura de l'argent à plus savoir quoi en faire ou peut-être engloutir tous les bénéfices du gaz offshore dans une course aux armements avec Israël? En tout cas, l'ancien commandant de l'armée libanaise parle comme si le Hezb est mieux équipé que l'armée libanaise, et plus grave encore, comme si le Hezb est plus efficace qu'elle, deux mythologies qui ont la vie dure. Preuve du contraire, la guerre de Juillet 2006, où la milice chiite a démontré son impuissance totale à protéger le Liban de l'hystérie militaire israélienne pendant 33 jours, pire encore, le danger qu'elle constitue pour le Liban en déclenchant cette guerre meurtrière et destructrice. Rappelons au passage que face aux 1 500 morts, 750 000 déplacés et plus de 10 milliards $ de dégâts et pertes économiques, soit 50% du PIB du Liban à l'époque, Hassan Nasrallah, son allié s'est contenté d'un « si je savais...». 

 3  Ce n'est pas tout, afin de noyer le poisson, Michel Aoun a rajouté : « Il y a aussi les problèmes du Moyen-Orient qui se répercutent sur nous, qui ont conduit aux interventions (du Hezbollah) à Hermel et à Qousseir... Et on a un problème au-delà. Actuellement certains terres n'ont pas été récupérées (Fermes de Chebaa, occupées par Israël) et on a le problème des réfugiés palestiniens au Liban... Ces points nécessitent une solution externe entre les pays arabes autour d'Israël... Il y a une peur des habitants frontaliers des agressions (israéliennes)... » Waouh! Ah oui parce que l'intervention du Hezb dans la guerre civile syrienne s'est limitée à Hermel et à Qousseir, à moins qu'il ne considère que la libération des Fermes de Chebaa passe vraiment par Alep et Abou-Kamal. Et quoi encore, parce qu'en 2006, le Hezb a protégé les habitants du Sud? Bien au contraire, la milice chiite a donné la « chance inouïe » à Israël de s'acharner sur le Liban avec une hystérie sans précédent pendant 33 jours! Michel Aoun lie donc le désarmement et la dissolution de la milice chiite à l'économie libanaise, l'armement de l'armée libanaise, la situation en Syrie et l'occupation israélienne d'un bout de territoire libanais. Rien sur le respect de la Constitution libanaise et sur la nécessité de faire comme tous les pays du monde! Hallucinant. Mais le nouveau dans cette argumentation, c'est le lien qu'Aoun établit entre « les armes du Hezb », « les réfugiés palestiniens au Liban » et « le conflit israélo-arabe ». Chapeau mon général! Moukhtasar moufid, ntor ya kdich ta yénboutt el hachich. Ô peuple libanais, Michel Aoun, président de votre République et haut commandant de vos forces armées libanaises, vous fait savoir que ce n'est vraiment pas demain la veille que la Constitution libanaise sera respectée, la milice chiite dissoute et les armes du Hezb remises à l'armée libanaise. Pour ceux qui n'ont pas compris, il ajoute : « C'est une solution (globale) au Moyen-Orient qui aboutira à une solution chez nous (concernant l'anomalie du Hezb) ». Quelle perspective réjouissante et pleine d'espoir, hein? Et pendant que le chef de la rédaction de la chaine du Hezbollah, al-Manar, exposait le 2e argument majeur de la propagande de la milice chiite pour garder ses armes et justifier « l'anomalie » qu'elle constitue au Liban, « la protection interne du triptyque en or (armée-peuple-hezbollah), a montré son efficacité face aux jihadistes takfiristes et face à l'ennemi israélien... », on entendait Michel Aoun en background répéter : « Mais c'est ce que je dis ! » C'est là précisément, qu'il faut chercher les racines de la démission de Saad Hariri. L'habit présidentiel n'a pas fait de Michel Aoun, le moine souverainiste. Il faut prendre acte. Les choses ne peuvent qu'empirer. 

 4  Michel Aoun a reparlé des bénéfices du « document d'entente » qu'il a signé avec le Hezbollah en 2006. Il en est si fier qu'il oublie de dire un mot rafe3 3atab sur celui qu'il a conclu avec le parti des Forces libanaises en 2016. Marhaba hakim! Il n'avait rien à redire sur les violations verbales de la souveraineté libanaise du président iranien Hassan Rohani. Il n'a pas dit un mot non plus sur la nomination d'un nouvel ambassadeur à Damas, signée conjointement par Saad Hariri et Michel Aoun, qui fera du Liban le premier pays au monde à présenter ses lettres de créances à Bachar el-Assad, épinglé encore une fois il y a quelques jours seulement pour le crime de guerre et le crime contre l'humanité commis à Khan Cheikhoun, le gazage de la population avec du gaz sarin en avril 2017. Le président de la République laissait transparaitre une entière satisfaction de tout ce qui a été réalisé au cours de sa première année par le gouvernement de Saad Hariri, rappelant avec gravité que l'Etat libanais et toutes les institutions du Liban étaient en dépassement de leur « expiry date » quand il avait accédé au pouvoir. Ah bon, « expiry date », joli concept politique. Il ne faut pas lui en vouloir, Michel Aoun a sans doute un gros trou de mémoire. Il a oublié que c'est ce « Parlement périmé » toujours en activité alors qu'il est à sa 5e année après la date d'expiration attribuée par le peuple libanais lors des élections législatives de 2009, fixée au 20 juin 2013, qui l'a élu président de la République et qui vote toutes les lois qui façonnent la vie quotidienne des Libanais, de la libération des loyers anciens à Beyrouth à l'importante hausse des taxes au Liban. Très content de sa formule, il l'a répété à trois reprises. A croire Michel Aoun, tout était en « expiry date » avant son arrivée, mais tout ne le sera pas après son départ, toujours en oubliant qu'il était un des principaux responsables de cette situation, ne serait-ce quand il avait occupé avec ses alliés du Hezbollah, le centre-ville de Beyrouth pendant un an et demi (2006-2008 où le Parlement était carrément fermé à clé par Nabih Berri), quand il avait boycotté avec eux 44 séances électorales du Parlement (2014-2016, ayant conduit à une vacance inédite du pouvoir présidentiel de 888 jours) et en s'obstinant depuis 2005, à faire de son gendre Gebran Bassil, un ministre d'Etat à vie. 


 5  Quant au reste, c'est sans grand intérêt à part sa charge répétée et insistante, pour remettre sur la table « Al-ebra2 al-mousta7il » (L'impossible absolution), ce document édité par le Courant patriotique libre de Michel Aoun, la veille des élections législatives supposées se dérouler en 2013, contre la gestion des finances publiques durant « les années Hariri-Siniora » (1993-2010), dont une partie est rédigée en libanais parlé. Michel Aoun a prétendu que ce sont des pressions politiques, sous-entendu du Courant du Futur, qui empêchent la justice libanaise de se pencher sur ce dossier, considéré par le CPL comme le livre noir du Futur. Et c'est là où se trouvent les ramifications de la démission du Saad Hariri : comment continuer à travailler en harmonie avec un homme dont le culot l'autorise à se dédouaner sur tous les dossiers de tous les temps, et à accabler ses adversaires politiques, sur tous les dossiers de tous les temps? Impossible.

 6  Samir Geagea a beau s'afficher avec le prince héritier d'Arabie saoudite et imminent futur roi de cette grande puissance régionale, Mohammed ben Salmane, et Saad Hariri a beau prendre des selfies avec Thamer el-Sabhane, le ministre saoudien des Affaires du Golfe, deux farouches opposants au pouvoir de nuisance des milices chiites au Moyen-Orient et à l'ingérence iranienne dans les affaires arabes, les ex-piliers du 14-Mars ne parvenaient plus à dissiper l'impression d'amateurisme qu'ils laissent depuis quelques années chez une frange de Libanais. Alors que rien ne les obligeait, ils ont fait élire le plus fidèle allié du Hezbollah à la magistrature suprême, qui ne rate pas une seule occasion pour défendre une entité considérée comme terroriste par la majorité des pays arabes et occidentaux, dont les pays du Golfe et de l'Union européenne, ainsi que par les Etats-Unis. Saad Hariri s'en mord les doigts apparemment. Il était grand temps! 

 7  Ce qui est fait étant fait, allons de l'avant. Pour Michel Aoun, ainsi que pour ses parrains qui ont adopté sa candidature, Samir Geagea et Saad Hariri, il était urgent de combler la vacance du pouvoir, afin d'une part, de remettre les institutions en marche, et d'autre part, de relancer l'économie libanaise. Aussi noble soit-il, ce premier objectif souffre d'un flagrant vice de forme. Comment peut-on penser sérieusement que les politiciens qui ont bloqué les institutions de la République libanaise, peu importe leur identité et leurs raisons, accepteront les règles du jeu démocratique le jour où la nouvelle donne leur sera défavorable? Tenez, après les élections législatives par exemple. Foutaises. Hariri a peut-être commencé à le comprendre. Si les Libanais ont l'impression que les institutions marchent actuellement comme le voudrait leur faire croire Michel Aoun, c'est parce que depuis un an, il y avait une convergence d'intérêts entre les principaux protagonistes de l'échiquier politique libanais, CPL-Futur-Amal-FL-PSP-Hezb, qui les contraignait de s'entendre pour mieux se partager le gâteau, ni plus ni moins. Ainsi, depuis le deal présidentiel conclu l'automne dernier, toute la question était de savoir, jusqu'à quand durera cette entente intéressée. Le pari d'Aoun, qu'il partageait bien entendu avec Geagea, Berri, Joumblatt, Nasrallah et Hariri, c'est d'estimer que des embellies économiques détourneront l'attention des Libanais de l'horizon politique grisâtre. Mais tout ce beau monde s'est trompé magistralement. Saad Hariri l'a bien compris, la « stratégie économique », sans arrière-fond politique, est vouée à l'échec. Et ceci pour trois raisons. Ce sont les raisons secondaires de cette démission murement réfléchie. 


 8  Primo, à cause de la situation économique catastrophique. Avec 77 milliards de dollars de dette publique, on a dépassé les 150% du PIB, on franchira même les 100 milliards de dollars dans quelques années, on pourra être à 200% du PIB, notre déficit budgétaire passera de plus de 5 milliards à près de 9 milliards, le Liban est au bord de la faillite. Dans peu de temps, la moitié des revenus de l'Etat libanais suffira à peine à couvrir le coût de la dette publique libanaise. Sans les pays arabes du Golfe, l'implosion économique du pays du Cèdre sera inévitable. Et le Hezbollah continue comme si de rien n'était, à tirer à boulets rouges contre l'Arabie saoudite.
 

 9  Secundo, à cause du poids néfaste de « l'anomalie » que constitue la situation de la milice chiite au Liban. Non seulement les leaders libanais ne prennent aucune initiative pour y remédier et comptent sur l'alignement des astres régionaux pour en finir, mais pire encore, aujourd'hui, certains d'entre eux, comme le président de la République et le Premier ministre, la couvrent (le premier en défendant le Hezb et le second en l'intégrant dans son gouvernement), et de ce fait, expose le Liban et les Libanais à de grands risques. Alors que les dernières sanctions américains toucheront les « entités » qui soutiennent le Hezbollah, le président Aoun a balayé la question lundi soir d'un revers de main, car pour lui celles-ci n'auront pas d'effets sur le Liban. Même pas peur ! A cause de la milice chiite, jamais dans l'histoire contemporaine du Liban, le pays du Cèdre n'a été aussi isolé sur la scène internationale, rendant les perspectives économiques d'avenir hypothétiques et sombres. Il est évident que personne n'investira sérieusement dans un pays où une milice communautaire armée, le Hezbollah, classée terroriste par les pays arabo-occidentaux, détient le pouvoir souverainiste de déclencher une confrontation ouverte entre le pays du Cèdre et l'Etat hébreux à tout moment (comme la guerre de Juillet 2006) et d'impliquer massivement le Liban dans la guerre civile en Syrie (depuis 2012), alors qu'elle se trouve au cœur d'un double conflit arabo-perse et sunnito-chiite, et qui est par ailleurs poursuivie pour le meurtre de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri par une haute juridiction internationale (et dont les accusés ont été élevés par le chef du Hezbollah au rang de « saints ») ? Le monde ne s'intéresse encore au Liban qu'à cause de la situation explosive des réfugiés syriens pour le Moyen-Orient et pour l'Europe. 

 10  Tertio, à cause du casse-tête des déplacés syriens réfugiés au Liban. Du fait de leur grand nombre, un tiers de la population libanaise actuellement, ils posent de gros problèmes à tous les niveaux (emplois, logements, éducation, infrastructures, système de santé, environnement, consommation électrique, approvisionnement en eau, sécurité, etc.). Tout le monde devrait savoir, qu'il n'y a pas de baguette magique pour résoudre ce casse-tête. Michel Aoun et Gebran Bassil devraient même être les derniers à en parler puisque l'afflux massif de ressortissants syriens vers le Liban s'est fait entre 2012 et 2014, à une époque où le pays du Cèdre était contrôlé par un gouvernement exclusivement du 8-Mars, celui de Najib Mikati, où le Courant patriotique libre avait 1/3 du Conseil des ministres et 1/5 du Parlement libanais! Or, sans solution politique, garantie par la communauté internationale, prévoyant la fin de la tyrannie alaouite des Assad, les déplacés syriens ne retourneront pas en Syrie de leur plein gré. Tout le monde l'a fait savoir au Liban d'une manière ou d'une autre : les représentants de l'ONU et de l'Union européenne, comme les présidents français et américain, Emmanuel Macron et Donald Trump. Bassil et consorts peuvent multiplier les salons et les conférences, et Michel Aoun concentrer l'attention des Libanais essentiellement sur les crimes commis par des ressortissants syriens au Liban, ils ne changeront rien au cours des événements et ne récolteront que des clopinettes pour reconstruire la Syrie et un faible retour des déplacés syriens dans leur pays. La Syrie restera dans la désolation, faute de stabilité politique et faute de financement occidentalo-arabe, et la majeure partie des déplacés et des réfugiés syriens resteront au Liban, comme le prévoit le plan secret de Bachar el-Assad de colonisation du pays du Cèdre. C'est bien parti!


 11  La situation actuelle du Liban rend la marge de manœuvre du pays du Cèdre très étroite. Elle exige des réformes draconiennes pour éviter la faillite de l'Etat libanais. Au lieu de s'y atteler pour aller dans ce sens, les leaders libanais optent selon le cas, pour la politique de l'autruche, la fuite en avant ou le rafistolage. Quelques exemples illustrent magistralement la triptyque stratégie du pouvoir libanais d'hier comme d'aujourd'hui, la dette publique, l'électricité et les déchets, trois domaines qui font du Liban l'un des pays les plus mal gérés du monde. On peut multiplier les exemples à l'infini, le constat sera toujours le même. Et pour ne rien arranger à notre situation, en écoutant bien le président de la République, on arrive à la ferme conclusion que l'anomalie du Hezbollah et le casse-tête des déplacés syriens sont appelés à perdurer et à affecter dangereusement l'économie libanaise à l'avenir. La situation est donc intenable. Saad Hariri ne pouvait pas continuer comme si de rien n'était. Il faut un électrochoc pour sauver le Liban.

 12  Et alors que tous les voyants sont au rouge, Michel Aoun nous explique : « Le plus important pour nous est de traiter l'économie. Nous avons chargé une entreprise internationale très connue pour évaluer la situation économique au Liban et déterminer quels sont les secteurs d'investissement... La confiance envers le Liban marche à grands pas... Faisons une bonne économie et créons des opportunités de travail, et les Libanais resteront au Liban (et n'immigreront pas) ». C'est c'là oui, « une entreprise internationale très connue », payée la peau des fesses, dont dépendra le salut de la nation libanaise ! On aura tout connu. C'est en vain pour au moins deux raisons. 

 13  D'une part, parce que la situation socio-économico-politique libanaise est dramatique, comme je viens de la décrire précédemment, et les perspectives resteront sombres tant que les dirigeants libanais ne s'attaqueront pas aux racines des problèmes, avec beaucoup de responsabilité, bon sens et désintéressement. 


 14  D'autre part, parce que le rôle du président de la République libanaise n'est pas de relancer l'économie! Ce n'est tout simplement pas de son ressort, pardi. C'est au gouvernement de s'en charger. En tant que président de la République, Michel Aoun est attendu ailleurs, sur un autre terrain. Il suffit de relire la Constitution pour le découvrir ou pour s'en souvenir. Il doit veiller au « respect de la Constitution » (art.49), et de ce fait, il est le seul et unique Libanais actuellement qui a prêté serment de « fidélité à la nation libanaise et à la Constitution » (art.50) et a juré devant Dieu « d'observer la Constitution » (art.50). « Le Président de la République n’est responsable des actes de sa fonction que dans le cas de violation de la Constitution ou de haute trahison » (art.60), c'est pour dire à quel point sa tâche est claire et précise. En défendant le Hezbollah, une milice illégale armée à chaque fois que l'occasion se présente depuis son élection il y a un an, Michel Aoun se parjure devant Dieu, manque à son devoir patriotique, sape sa mission nationale et condamne les gouvernement libanais tels qu'ils soient, à l'échec. Michel Aoun aurait dû assumer son rôle politique, pour que Saad Hariri parvienne à assumer son rôle économique. Dommage.


 15  Cette première année de mandat est une occasion ratée. Elle se termine de la pire manière pour Michel Aoun. Par sa démission, Saad Hariri renvoie la balle dans son camp. Le président de la République doit se rattraper. Sinon, il dépassera lui aussi, tôt ou tard, son « expiry date ». Le choc de cette démission devra le pousser à méditer longuement la déclaration de Chris Jarvis, le chef de la mission du Fonds Monétaire International (FMI) qui s'est rendue au Liban il y a moins de deux mois. « Pour préserver le climat de confiance », il recommande aux autorités libanaises de contrôler la dette publique et le déficit budgétaire, mais aussi « (d'entreprendre) des réformes structurelles (...) pour améliorer le climat des affaires ». Comprenne qui voudra. Et pour celles et ceux qui ne voudront pas, ra7 ncharébonn yeha bel ma3el2a. Cela passe bien entendu par une triple lutte impitoyable contre le gaspillage de l'argent public par les politiciens, la corruption des fonctionnaires et la fraude fiscale des citoyens, mais aussi, par la dissolution de la milice du Hezbollah, ainsi que par le respect absolu de la Constitution, des lois en vigueur et de l'Etat de droit. Sans cela, il n'y aura aucune confiance dans « l'entreprise Liban ». Et sans confiance, aucune « entreprise internationale très connue » ne pourra faire du Liban un pays d'investissement. Et si investissement il y aura, il viendra des pays arabes du Golfe et des pays occidentaux, non de la Syrie et de l'Iran. 


 16   L'allocution du Premier ministre annonçant sa démission est un violent réquisitoire contre l'Iran et le Hezbollah. Jamais personne auparavant n'a eu des mots aussi durs à l'encontre de ceux que Saad Hariri accuse « d'avoir une haine cachée contre la nation arabe et une volonté effrénée de la détruire et de la contrôler ». Le Premier ministre a placé sa décision dans « un moment crucial de l'histoire de notre pays et de la nation arabe ». Il a tenu d'abord à rappeler aux Libanais qu'ils étaient « le phare du monde, de la connaissance et de la démocratie », jusqu'au jour où « des groupes qui ne vous voulaient pas du bien et soutenus par l'étranger (le Hezbollah et l'Iran) vous ont dominé, ont semé entre les enfants de la patrie la discorde, s'en sont pris aux autorités, ont créé un Etat dans l'Etat, et ont fini par prendre le contrôle de l'Etat (libanais) ». Pour Saad Hariri, « le Hezbollah a réussi à imposer un fait accompli au Liban grâce à des armes présentées comme celles d'une résistance, alors qu'elles sont dirigées non seulement contre les Libanais, mais aussi contre nos frères syriens et yéménites ». Quant à « l'Iran, partout où il s'immisce, il sème la discorde, la destruction et la ruine... au Liban, en Syrie, en Irak, au Bahrein et au Yémen ». Avec amertume le Premier ministre libanais constate que « l'Iran est parvenu à trouver parmi nos fils, des gens avec qui il peut travailler main dans la main, lui prêtent allégeance et œuvrent pour kidnapper le Liban de son environnement arabe et international... je désigne par là, le Hezbollah, le bras de l'Iran au Liban ». Et de ce fait, « le Liban et les Libanais sont aujourd'hui dans l'oeil du cyclone, exposés aux condamnations internationales et aux sanctions économiques, à cause de l'Iran et de son bras, le Hezbollah ». Saad Hariri a révélé que « les circonstances actuelles étaient similaires à celles qui prévalaient avant l'assassinat du martyr Rafic Hariri ». Pour rester fidèle à l'héritage de ce dernier et de la Révolution du Cèdre, le chef du gouvernement libanais a terminé sa courte apparition par : « J'annonce ma démission, je vous promets d'autres rounds pleins d'optimisme et d'espoir que le Liban soit plus fort, indépendant et libre, avec son grand peuple comme seule autorité souveraine, (un pays) régi par le droit et protégé par une seule armée ». Le seul bémol de ce discours historique sans faute, c'est l'affirmation par le Premier ministre que « la main qui veut du mal à la nation arabe sera coupée ». Cette phrase n'a pas sa place dans le discours d'un homme d'Etat comme Saad Hariri. C'est justement le langage du chef du Hezbollah, qui avait promis il y a quelques années de couper les mains de ceux qui voudront désarmer la milice chiite. 

 17  Le timing de la démission de Saad Hariri, qui a fait couler beaucoup d'encre, est un autre message très clair pour Michel Aoun, le Hezbollah et l'Iran. Celle-ci survient pratiquement au même moment où le président de la République libanaise recevait comme si de rien n'était, Ali Akbar Vilayati, l'ultraconservateur conseiller diplomatique du Guide suprême de la République islamique d'Iran, Ali Khameneï, au lieu de le renvoyer chez lui ou ne serait-ce que protester, après la violation verbale récente de la souveraineté libanaise par le président iranien, Hassan Rohani. Cette synchronisation est une vengeance politique du coup de force qui a conduit à la chute du gouvernement Hariri en 2011, alors que le Premier ministre rencontrait le président américain à Washington. 

 18  De ce fait, cette démission s'inscrit bien entendu, dans la perspective électorale, pour faire oublier aux Libanais en général et à la communauté sunnite libanaise en particulier, les incessantes concessions accordées au Hezbollah depuis l'attentat terroriste du 14 février 2005, qui si l'on croit le Tribunal Spécial pour le Liban, aurait été commis par la milice chiite libanaise, sur ordre ou avec la bénédiction de wali el-fakih, Ali Khameneï, le seul à même de se prononcer sur les questions stratégiques de ce qu'on peut appeler l'Internationale chiite.
 
Elle vise spécifiquement à couper l'herbe sous le pied du dernier des Mohicans souverainistes au Liban, le général Achraf Rifi, ancien chef des Forces de sécurité intérieure, un sérieux adversaire de Saad Hariri, bien placé pour partager avec le chef du Courant du Futur, après les élections législatives, le leadership de la communauté sunnite libanaise.

 19  D'après les propos de Saad Hariri lui-même et des sources anonymes, l'élément déclencheur de la démission, qui explique pourquoi elle a été annoncée d'Arabie saoudite et non du Liban, serait la découverte d'éléments sécuritaires qui laissent penser que le Premier ministre était surveillé, voire qu'on planifiait son assassinat.


 20  Pour finir cet article sur une note positive, on peut imaginer une sortie de crise en trois temps. 
. Dans un premier temps, en vertu de ses pouvoirs en tant que président de la République et de l'article 53 de la Constitution libanaise, Michel Aoun doit refuser la démission de Saad Hariri
. Dans un second temps, le président devra demander au Conseil des ministres de dissoudre l'Assemblée nationale, dans l'intérêt de la patrie et en vertu de l'article 55 de la Constitution. La dissolution aura comme objectif de rendre toute autre option, une solution à la libanaise, inenvisageable. 
. Dans un troisième temps, le gouvernement assurera l'expédition des affaires courantes jusqu'à la tenue d'élections législatives anticipées dans moins de trois mois, comme l'exige l'article 25 de la Constitution. 

Si la démission de Saad Hariri est acceptée par Michel Aoun et si le président de la République nomme un nouveau Premier ministre, après des consultations parlementaires obligatoires, ça sera un signe de mauvais augure pour l'avenir. Cela signifie clairement que Michel Aoun, avec ou sans son allié Hassan Nasrallah, dont les décisions stratégiques dépendent de wali el-fakih iranien, Ali Khameneï, renvoie les élections législatives libanaises aux calendes grecques, bien au-delà de l'expiry date du 20 juin 2018, afin de garder le rapport de force sur le plan politique tel qu'il est actuellement, en attendant l'issue de la guerre en Syrie et du bras de fer engagé par l'Arabie saoudite et les Etats-Unis avec l'Iran. Place à une troisième autoprorogation du mandat des parlementaires libanais élus en 2009, adieu à la confiance dans le Liban et à la prospérité promise aux Libanais, et bienvenue au marasme économique et à toutes les incertitudes.