lundi 4 février 2019

Un gouvernement au Liban, ouiii ! mais pour quoi faire? (Art.594)


Pour compenser ses 15 défauts de fabrication et regagner la confiance des Libanais, au Liban et à l'étranger, ainsi que des Arabes et des Occidentaux, pays et individus, qu'ils soient touristes ou investisseurs, le gouvernement de Saad Hariri doit procéder sur-le-champ à une triple réforme politique.



Les citoyens libanais jugeront sur les actes, bien évidemment. Il n'empêche que nous sommes nombreux depuis ce weekend à chercher une lueur d'espoir. Hélas, qu'est-ce qu'on peut escompter du nouveau gouvernement de Saad Hariri qui présente, avant même de se mettre en ordre de bataille, pas moins de 15 défauts de fabrication?


• Les défauts de fabrication du nouveau gouvernement de Saad Hariri


 1  Une gestation de huit mois


Pour un gouvernement classique qui aurait pu naitre en 24 heures, c'est impardonnable. Pendant ce temps, où les partis politiques libanais pensaient à leurs parts de fromage, la dette publique du Liban a progressé de plus de 3 milliards de dollars. A ce prix, qui est finalement payé par les citoyens libanais il faut tout de même le rappeler, ce n'est pas du champagne que les leaders libanais devaient sabrer, mais du jus de Tang!

 2  Un gouvernement composé de pas moins de huit partis


Avec des idéologies politiques diamétralement opposés : Futur (5 ministres, dont le Premier ministre), Michel Aoun (5 ministres), Courant patriotique libre (5 ministres), Forces libanaises (4 ministres, dont le vice PM), Amal (3 ministres), Hezbollah (3 ministres), Parti socialiste progressiste (2 ministres), Tachnag (1 ministre), Futur-Mikati (1 ministre), Marada (1 ministre). Comment voulez-vous avancer efficacement avec pas moins de six gondoliers pour mener la barque? Impossible.

 3  Des ministrables à vie


Ils sont dans tous les gouvernements. Gebrane Bassil (ministre since 2008), Salim Jreissati, Ali Hassan Khalil, Akram Chehayeb, Waël Bou Faour, et j'en passe et des meilleurs. Le cas de Gebrane Bassil est très symptomatique de l'archaïsme du monde politique libanais. Son parti, le CPL, possède actuellement un président de la République, une dizaine de ministres (1/3 du gouvernement) et une trentaine de députés (1/4 du parlement), et il a le culot de dire d'emblée à la suite de la première réunion du Conseil des ministres samedi : « Nous devons nous fixer un délai pouvant aller jusqu'à 100 jours de travail. Si nous constatons qu'il y a une obstruction délibérée, nous ne resterons pas silencieux et nous descendrons dans la rue. Nous ne serons jamais des assoiffés de pouvoir. »


Il n'y a pas à dire, il mérite le surnom que je lui ai décerné il y a un moment déjà: Don Quichotte de la République libanaise. Tenez puisqu'on y est, rappelez-vous il avait promis le métro à Beyrouth, un parc d'attraction sur la décharge de Bourg Hammoud et le train le long du littoral jusqu'à Batroun, tout ça pour 2020, l'année prochaine. C'était lors du lâcher d'éléphants roses dans le ciel libanais en 2013, via une BD intitulée « Rêve d'une nation », en prévision des élections législatives et présidentielles, avortées par la suite. Pas mal, sauf que Bakhos Baalbaki est beaucoup plus fort : il promet la plus longue piste skiable du monde entre Ouyoun el-Simane et Sakhret el-Raouché, pour qu'on puisse enfin vivre dans la mythologie qui nous abreuve depuis notre enfance, skier et nager dans la même journée. Mais, el3kéritt, « ils » me mettent des bâtons dans les roues!

 4  Des ministres inamovibles


Ils sont collés à leur fauteuil ministériel. Gebrane Bassil (aux Affaires étrangères since 2014), Ali Hassan Khalil (aux Finances depuis 2014), etc. Le cas d'Avedis Guidanian, le ministre du Tourisme (bloc CPL), est assez révélateur de cette tendance. Il est maintenu à son poste en dépit de multiples bourdes qu'il traine comme des casseroles (s'il devait choisir entre l'Arménie et le Liban, il n'hésiterait pas, c'est l'Arménie ; il pense que l'Egypte est un pays sale et son peuple vit dans des tombes, etc.).

 5  Des ministères chasses gardées


Mises à part la compétence et la performance de chacun d'eux, c'est l'idée aberrante d'attribuer certains ministères toujours aux mêmes partis qui pose problème : Energie et Eau pour Aoun-Bassil depuis 2008, Affaires étrangères pour Aoun-Bassil depuis 2014, Défense pour Aoun-Bassil, Intérieur pour Hariri, Finances pour Berri, etc.

 6  Des femmes politiques toujours sous-représentées


Avec Raya Hassan (Intérieur et Municipalités/Futur), Violette Khairallah Safadi (Insertion sociale et économique des Jeunes et des Femmes/Futur), Nada Boustani Khoury (Énergie et Eau/CPL) et May Chidiac (Développement administratif/FL), il sera difficile d'expliquer pourquoi seulement quatre ministères ont été attribués à des femmes politiques et plus de 26 à des hommes. Certes, c'est mieux que dans le précédent gouvernement, mais ce sex-ratio ne reflète ni notre époque ni notre société.

 7  La perpétuation de l'hérésie de la part ministérielle du président


Une hérésie imposée sous Michel Sleiman et qui ne trouve aucune justification dans le Pacte national, la Constitution et les lois en vigueur. Si nous avons perdu huit mois pour rien, c'est entre autres à cause d'une telle aberration. Pour montrer à quel point ce nouveau code des usages politiques est grotesque, prenons le cas d'Elias Bou Saab, considéré comme la part du président Michel Aoun, alors qu'il doit toute sa carrière politique, y compris sa dernière élection comme député, au Courant patriotique libre.

Michel Aoun aurait eu droit à une part ministérielle éventuellement, si et seulement si, il avait pu se montrer impartial. Ce qui n'est absolument pas le cas depuis son élection comme président de la République. Il ne rate pas une occasion pour apporter son soutien au Hezbollah (depuis la signature de ce Document d'entente dans l'église de Mar Mikhael il y a 13 ans svp, jour pour jour, entre le chef du CPL et le chef du Hezbollah, un parti-milicien contesté par la moitié des Libanais et la majorité des pays arabes et occidentaux, accusé et poursuivi pour l'assassinat de l'ancien Premier ministre libanais, Rafic Hariri!), il s'est impliqué dans les élections législatives pour éteindre la contestation de Chamel Roukouz (au Kesrouane) et les choix de Gebrane Bassil (de privilégier les candidats-hommes d'affaires au détriment des candidats-militants), et il vient de choisir des ministres CPL pur-sang, comme Elias Bou Saab (membre du bloc parlementaire du CPL, élu sur la liste CPL en 2018, nommé ministre CPL en 2014) et Salim Jreissati (lui, il est carrément membre du CPL et nommé ministre par le CPL en 2016 et 2012).

 8  L'attribution aberrante du ministère de l'Energie au CPL

Depuis onze ans, le ministère de l'Energie est entre les mains du Bloc du changement et de la réforme (CPL et alliés). Le parti qui a le plus contrôlé le ministère de l'Energie est le CPL (Aoun-Bassil). Le ministre qui a passé pratiquement le plus de temps au ministère de l'Energie est justement, encore lui, l'actuel chef du CPL, le gendre de Michel Aoun, Gebrane Bassil, 4 ans et 3 mois. Il a promis aux Libanais en 2011 le courant électrique 24h/24 pour 2014-2015, càd il y a quatre ans. Bilan des courses, après plus d'une décennie CPL au ministère de l'Energie, la qualité d'approvisionnement en électricité pour les années 2017-2018 renvoie les Libanais à la 134e place (sur 137!). Nous sommes juste devant les Haïtiens, les Nigériens et les Yéménites.


Malgré ce fiasco, Don Quichotte de la République libanaise a le culot de tweeter samedi : « Aujourd’hui, nous nous sommes mis d’accord en Conseil des ministres c'est 'l'électricité en premier' ». Ah mais pourquoi se presser, attend encore un peu! Le duo Aoun-Bassil contrôle le secteur depuis 2008.


Et pourtant, l'électricité au Liban nous coûte près de 5 milliards de dollars par an (EDL, navires en location et générateurs privés). Mais bon, il faut dire que César Abi Khalil et Gebrane Bassil sont tous deux des fervents défenseurs de l'aberrante idée des centrales flottantes turques. Ah mais pour gaspiller l'argent public, on ne peut pas faire mieux! Et c'est loin d'être fini. La gestion du secteur électrique par le CPL depuis 11 ans est un désastre. Et voilà qu'on n'a rien trouvé de mieux que de confier de nouveau le ministère de l'Energie à une membre du CPL, une ex-conseillère, Nada Boustani Khoury, d'un ex-conseiller, César Abi Khalil, de l'ex-ministre de l'Energie, Gebrane Bassil. Ah, mais au Liban, on ne change pas une équipe qui perd!

Ça date de 2011, quand Gebrane Bassil, flanqué de deux imminents conseillers, César Abi Khalil et Nada Boustani Khoury, étaient au ministère de l'Energie. Ça ne nous rajeunit pas, hein! Je crois qu'avec huit ans de recul, on peut vraiment parler de publicité mensongère

 9  La pérennisation de deux ministères qui sont normalement à caractère temporaire


Ministre d’État pour les Déplacés (Atallah/CPL) et Ministre d’État pour les Réfugiés (Gharib/Aoun).

 10  Le cumul des mandats : député, ministre et superman


Et personne n'est gêné pour autant! Saad Hariri, Gebrane Bassil, Elias Bou Saab, Ali Hassan Khalil, Akram Chihayeb et Wael Abou Faour.

 11  Les ministères d'aucune utilité, à part, caser des noms et gaspiller l'argent public


Avec tous mes respects pour les personnes désignées ci-dessous, il me semble qu'un Etat endetté comme le Liban -connu pour son gaspillage de l'argent public, la corruption et le clientélisme, qui demande constamment des efforts financiers aux Libanais- devrait montrer lui-même l'exemple en évitant la création de ministères dont on peut se passer.

Si ça ne tenait qu'à moi -et nous sommes nombreux à penser la même chose-j'aurais supprimé les ministères suivants : Télécommunications (Choucair/Futur), Information (Jarrah/Futur), Insertion sociale et économique des Jeunes et des Femmes* (Violette Khairallah Safadi / Futur ; aussitôt renommé Autonomisation économique des Jeunes et des Femmes, tout aussi inutile), Technologies de l'information* (Afiouni / Futur-Mikati), Vice-président du Conseil* (Hasbani/FL), Développement administratif* (May Chidiac/FL), Déplacés* (Atallah/CPL), Affaires de la présidence* (Salim Jreissati/ part Aoun),  Commerce extérieur (Mrad/Aoun), Réfugiés* (Gharib/ part Aoun), Tourisme (Guidanian/Tachnag), Culture (Daoud/Amal), Jeunesse et Sports (Fneich/Hezbollah), Affaires du Parlement* (Qomati/Hezbollah).

Ainsi, on peut congédier 14 des 30 ministres d'Etat et ministres délégués, pour n'en garder que 16. C'est une coupe drastique? Eh bien le cabinet du gouvernement fédéral des Etats-Unis d'Amérique, le pays le plus développé du monde, fonctionne avec 16 ministères justement. S'occuper de l'égalité homme-femme, du numérique ou de la réforme administrative, ne passe pas forcément par la création de ministères spécialement pour cela, c'est absurde.

 12  Le grand absent, le ministère du Logement 


Quitte à multiplier les ministères, on peut dire que le grand absent du nouveau gouvernement c'est le ministère du Logement. Au pays de la double facturation, de la spéculation immobilière, de la rente immobilière, du blanchiment d'argent, du vote des lois à la hâte et sans aucune étude de l'impact social (ex. la loi sur les locations anciennes, votée en 2014 par toute la classe politique et toujours pas appliquée, qui videra rapidement Beyrouth des classes moyennes, offrant la capitale libanaise aux promoteurs sans scrupules!), avoir un ministère du Logement n'est pas un luxe.

Le marché de l'immobilier au Liban est biaisé par tous ces éléments, ainsi que par l'afflux massif de ressortissants syriens (1,5-2 millions de réfugiés et de déplacés!) et son ouverture aux expatriés libanais et aux ressortissants arabes (au pouvoir d'achat très élevé par rapport aux Libanais du pays). Ainsi, la création d'un ministère/pôle du Logement est une priorité absolue au Liban, qui doit passer bien avant la création de ministères bidon pour caser des noms.

 13  L'attribution injustifiée du tiers de blocage à Aoun-Bassil


5 ministres pour Aoun, 5 ministres pour le CPL, 1 ministre Tachnag, soit au total 11 ministres sur 30 pour l'ex-bloc du changement et de la réforme. Cela signifie, quoi qu'on dise, que le duo Aoun-Bassil, le beau-père et le gendre, ont obtenu de facto le fameux tiers de blocage.

La dernière fois qu'ils l'avaient c'était entre 2011 et 2014, quand ils ont gouverné seuls avec leurs alliées (Nasrallah, Berri) et les opportunistes de l'époque (Mikati, Joumblatt). C'est à ce moment précis que le Liban a connu l'afflux massif de 2 millions de réfugiés et de déplacés syriens, un casse-tête qui n'est pas prêt de connaître son épilogue de si tôt.

Je l'ai dit et redit, je persiste et signe, l'empressement de Gebrane Bassil à réhabiliter Bachar el-Assad, malgré sa tyrannie sanglante, ses crimes de guerre et ses crimes contre l'humanité, et en absence de toute solution politique juste et durable, conduira inévitablement à l'implantation des ressortissants syriens au Liban, comme le veut le tyran de Damas.

 14  Les ex-8Mars, pro-Hezb et pro-Assad, obtiennent la majorité relative, les ex-14Mars, anti-Hezb et anti-Assad, non


Si on additionne les portions de fromage d'Aoun, de Bassil, de Berri et de Nasrallah, qui constituaient entre 2005 et 2014 le camp dit du 8-Mars, on obtient 16 parts ministérielles. Cette belle part offre au quatuor, non seulement le tiers de blocage (10+1), mais aussi la majorité relative du Conseil des ministres (15+1), très utile pour peser sur les orientations politiques et les décisions du nouveau gouvernement. Et si on rajoute le Tachnag et les Marada, on arrive à 18 ministres.

Si on additionne les portions de Hariri et Geagea, qui constituait entre 2005 et 2014 le camp dit du 14-Mars, on obtient 9 parts ministérielles. Et encore, à supposer que la femme de Mohammad Safadi fait pleinement partie de ce camp et pas de l'autre! Non seulement, on n'est pas au tiers de blocage (11 ministres), mais on est bien loin de la majorité relative (16 ministres), nécessaires pour peser sur les décisions politiques et trancher les litiges. Certes, Saad Hariri, est lui-même un ex-pilier du 14-Mars, et possède en tant que Premier ministre des prérogatives propres qui seront très utiles dans l'exercice du pouvoir en milieu hostile, il n'empêche qu'en cas de conflit, si on arrive au vote, il n'est pas du tout assuré d'obtenir raison.

Si on additionne les portions de ceux qui se présentent comme centristes, et qui sont en réalité des girouettes politiques qui se positionnent au gré du vent et des opportunités, Joumblatt et Mikati, on obtient 3 parts ministérielles. Les ex-8Mars n'a pas vraiment besoin d'eux. En tout cas, ils peuvent s'en passer, pour bloquer le Conseil des ministres (en cas de propositions défavorables) ou pour trancher les questions litigieuses. Ce n'est absolument pas le cas des ex-14Mars. De toutes façons, s'il est mis sous pression pour choisir entre les deux camps, le leader druze fera exactement ce qu'il a fait en 2011, donner raison au parti-milicien chiite.

C'est un détail qui passe sous silence, et pourtant l'avenir du pays en dépend. Il faut savoir qu'au Liban, les décisions ordinaires au Conseil des ministres sont prises « par consensus », comme l'exige la Constitution. Et lorsque cela s’avère impossible, on procède « par vote ». Dans ce cas, celles-ci sont adoptées « à la majorité des ministres présents ». Donc, avec un maximum de 16 ministres, on peut faire passer tout ce qu'on veut. Dans le nouveau gouvernement, ça sera toujours possible pour le 8-Mars et pratiquement impossible pour le 14-Mars.

 15  Les ex-8Mars, pro-Hezb et pro-Assad, peuvent avoir la majorité absolue, les ex-14Mars, anti-Hezb et anti-Assad, jamais


Pire encore, sur les « questions fondamentales », il faut l'approbation des deux tiers du gouvernement, soit 20 ministres. Ça sera à la portée du 8-Mars, qui ira piocher les 2 qui lui manquent du côté des girouettes (Joumblatt-Mikati). C'est du ressort de l'impossible et de l'imaginaire du côté du 14-Mars, qui doit pour cela, convaincre 11 ministres du CPL, Hezb, Amal, etc.

Les questions fondamentales sont détaillées dans l'article 65 de la Constitution. Il s'agit de « la révision de la Constitution, la proclamation de l’état d’urgence et sa levée, la guerre et la paix, la mobilisation générale, les accords et traités internationaux, le budget général de l’Etat, les programmes de développement globaux et à long terme, la nomination des fonctionnaires de la première catégorie ou équivalent, la révision des circonscriptions administratives, la dissolution de la Chambre des députés, la loi électorale, la loi sur la nationalité, les lois concernant le statut personnel et la révocation des ministres. » Alors qu'est-ce que vous en pensez, sodérr bekléwa la cheikh saad wou lal hakim?

Hélas, ce n'est pas tout. Pour réunir le Conseil des ministres, il faut réussir à déplacer 20 ministres au grand Sérail. Ainsi, si le 8-Mars veut bloquer le gouvernement de Saad Hariri, c'est parfaitement à sa portée, il suffit d'envoyer ses ministres jouer au tric-trac au Café des glaces. Attendez, je n'ai pas fini. Si 11 ministres du nouveau gouvernement présentent leur démission en bloc, Saad Hariri peut refaire ses valises et revenir à Paris, comme en 2011, sans que le Hezbollah ait besoin de repasser ses chemises noires. A part ça, tout va très bien Madame la Marquise.


 • Les réformes politiques pour revigorer notre démocratie


Ainsi, nous sommes nombreux à n'attendre rien d'extraordinaire du nouveau gouvernement « d'union nationale » de Saad Hariri, avec 15 défauts de fabrication, composé pour 2/3 de ministres hezbollahi-compatibles, pro-Assad par ailleurs, et pour 1/3 de ministres 14-Mars, hezbollahi-incompatibles et anti-Assad. Cependant, quelque soit la difficulté du contexte, nous sommes condamnés à avancer.

Indépendamment de nos divergences, mettons-nous d'accord au moins sur un point fondamental. Dans un pays normalement constitué, où les dirigeants politiques ont le sens des responsabilités, la première décision d'un Conseil des ministres qui a mis près de neuf mois pour voir le jour, serait de prendre à chaud les mesures nécessaires pour éviter une fois pour toutes à l'avenir, ce genre de blocage. Pensez-vous, au Liban, les leaders politiques raisonnent à l'envers: comme on vient de former le nouveau gouvernement, ce n'est plus la peine de s'attarder davantage sur la question (boukra menchouf, Allah yi3aïyéchna lawa2ta, Allah bédabber, wa hallouma jara). Et de la sorte, belote et rebelote, nous sommes assurer d'enchainer les enlisements ad vitam aeternam.

J'ai exposé dans un article récent, « Elisez-moi président de la République et je donnerai au Liban un gouvernement en 180 secondes », les trois tares majeures de la vie démocratique au Liban :

. Primo, l'autoprorogation du mandat du pouvoir législatif (parlement), en temps de paix (2009-2018) comme en temps de guerre (1972-1992).

. Secundo, la vacance du pouvoir présidentiel (présidence), à défaut de l'élection d'un président de la République dans les temps (imposée par la Constitution) pour la seconde fois consécutive depuis la seconde indépendance de 2005 (en 2007, comme en 2014) ; avec une particularité néfaste pour une démocratie saine, l'impossibilité d'élire un président de République issu de la « société civile », depuis 20 ans (Aoun est le 3e militaire, après Sleimane et Lahoud)

. Tertio, l'enlisement dans la formation du pouvoir exécutif (gouvernement), à chaque constitution d'un nouveau gouvernement, une constante qui s'aggrave depuis la première indépendance de 1943.

Les solutions existent, mais pas la volonté politique. Pour revigorer notre démocratie morbide, nous devons introduire trois mesures dans notre Constitution. Elles sont d'une simplicité déconcertante et d'une efficacité redoutable, pour tous ceux qui voudraient garder le statu quo afin de pouvoir bloquer la situation quand le vent devient trop défavorable.

 1  Infliger une « amende journalière » aux parlementaires pour éviter l'autoprorogation du mandat du pouvoir législatif (parlement) 


Il faudrait commencer par interdire l'autoprorogation, sauf si le Liban est officiellement en état d'urgence ou dans un état de guerre actif. Afin de bien dissuader les vaillants représentants de la nation de passer à l'acte, toute autoprorogation du mandat parlementaire ne doit plus être rémunérée. C'est la seule garantie pour le peuple libanais de s'assurer que l'autoprorogation exceptionnelle sera la plus courte possible. Dans ce but, il est clair qu'il faut même aller au-delà, en infligeant une amende conséquente aux députés par jour d'autoprorogation. Et vous verrez si la prochaine autoprorogation parlementaire durera 5 ans comme la dernière fois!

 2  Imposer aux d éputés le principe du « conclave présidentiel » pour éviter toute vacance du pouvoir présidentiel (présidence)


En effet, nous devons enfermer les parlementaires place de l'Etoile comme les cardinaux dans la chapelle Sixtine au Vatican! C'est un procédé qui fonctionne à merveille depuis des centaines d'années. Afin de rendre la vacance impossible ou la plus courte possible, les députés libanais ne doivent plus être rémunérés tant que durera la vacance présidentielle. Nous devons introduire là aussi, le principe d'une amende par jour de vacance présidentielle. Et vous verrez si la prochaine vacance présidentielle durera 122 semaines comme la dernière fois!

 3  Adopter le principe du « tirage au sort » dans l'attribution des ministères pour éviter l'enlisement dans la formation du pouvoir exécutif (gouvernement)


C'est le cœur du problème. L'attribution des ministères par tirage au sort se fera ainsi loin des interminables marchandages communautaires. Par ailleurs, il faudrait interdire le cumul de mandat député-ministre (une arnaque démocratique car on ne peut pas être juge et parti, assumant ces deux fonctions convenablement), décréter qu'un président issu d'un parti politique ne doit pas avoir une part ministérielle (celle-ci se confond avec celle de son parti) et surtout, institutionnaliser la norme 1 ministre pour 8 députés (tant que nous restons avec 128 parlementaires), avec un gouvernement de 16 ministres tout au plus (les députés indépendants devront donc se réunir pour obtenir un ministre de leur choix). Et vous verrez si le prochain enlisement gouvernemental durera 240 jours comme la dernière fois!


• Avec une démocratie morbide, il n'y aura jamais d'économie prospère


Alors, qu'est-ce qu'on peut escompter du nouveau gouvernement de Saad Hariri qui présente, avant même de se mettre en ordre de bataille, pas moins de 15 défauts de fabrication, dont ceux d'être pour deux tiers hezbollahi-compatible et pro-Assad, d'avoir accordé la majorité relative aux ex-8Mars, d'offrir le tiers de blocage au CPL, de confier le secteur électrique pour la 12e année consécutive au duo Aoun-Bassil et de n'octroyer à des femmes que 4 ministères sur 30? Nous sommes nombreux à se le demander.

Et pourtant, une chose est sûre, notre économie ne décollera pas vraiment avec des institutions morbides et des crises politiques interminables et à répétition. Le Conseil des ministres doit impérativement entamer une triple réforme pour remédier aux trois défauts majeurs de notre démocratie et libérer la République libanaise du marchandage communautaire de ses enfants : les vacances présidentielles, les autoprorogations du mandat parlementaire et l'enlisement dans la formation des gouvernements.

C'est le bon fonctionnement des institutions qui permettra aux citoyens libanais du Liban et de la diaspora, de croire et d'avoir de l'espoir dans le pays du Cèdre, et aux pays arabes et occidentaux, citoyens et dirigeants, d'accorder leur confiance et surtout leur argent, au chef du gouvernement, Saad Hariri, et aux 29 ministres désignés.

mardi 22 janvier 2019

Désormais, Gebrane Bassil est Don Quichotte des Républiques libanaise et syrienne (Art.591)


Malgré tous ces défauts, Gebrane Bassil a beaucoup de qualités. C'est un homme entreprenant, actif, dynamique et audacieux. Sincèrement! Mais, ça ne suffit pas dans la vie politique pour plaire à tout le monde. Ni dans la vie privée d'ailleurs, toute ardeur déplacée pouvant se terminer par un épinglage #metoo, un blocage illico presto, un verre d'eau en plein figure ou une claque retentissante, comme en politique.

Gebrane Bassil, ministre libanais des Affaires étrangères (photo AFP)

En suivant ses récentes déclarations, du bord de sa fenêtre à Laklouk au réveil le lendemain du réveillon à 6h45 précises, lors de son déplacement à Zahlé le 11 janvier, devant les étudiants du lycée Mont La Salle le 13, à la réunion préparatoire des ministres arabes des Affaires étrangères le 18, après le Sommet arabe pour le développement économique et social qui s'est tenu à Beyrouth le 20 et aux pieds des montagnes de Davos le 22, force est de constater que les problèmes d'une frange de Libanais avec cet homme politique sont non seulement pleinement justifiés, mais ils empirent. Cela s'explique aisément par les faits suivants :

 1  Gebrane Bassil est coresponsable du blocage du fonctionnement de la démocratie libanaise


Depuis mai 2018, Gebrane Bassil se dédouane de toute responsabilité dans le blocage de la formation du gouvernement. Et pourtant et voilà, enfin, ba2 el ba7sa, indirectement le 4 janvier. « A propos du refus de donner au président et au bloc, le tiers de garantie... le Hezbollah n'a pas de problème avec ça ». Autrement dit, Aoun, le Bloc du changement et de la réforme, ainsi que le Hezbollah, se retrouvent non seulement retranchés dans le même camp, mais en plus, ils sont bel et bien coresponsables du blocage politique actuel.


Le « tiers de garantie » du CPL-Hezb correspond en réalité à la stratégie du « tiers de blocage », càd obtenir plus du tiers du Conseil des ministres, afin de pouvoir bloquer les décisions du futur gouvernement du Premier ministre désigné Saad Hariri, toutes celles qui n'iront pas dans le sens des intérêts de Gebrane Bassil et de son parti, le CPL.

Tout cela est basé sur l'hérésie politique d'octroyer au président de la République une part du fromage gouvernemental, un droit qui n'existe nulle part, ni dans la Constitution ni dans le Pacte national ni dans les lois en vigueur au Liban. Un caprice d'autant moins justifié que dans ce tweet, le gendre a commis l'erreur de mettre son beau-père avec lui, dans le même camp. Ainsi, nul besoin d'accorder au président une part propre, la sienne fait partie de celle du CPL. Elémentaire.

 2  Gebrane Bassil fuit toujours ses responsabilités dans le fiasco du secteur électrique au Liban


« Nous bataillons depuis 2010 avec un plan concernant l'électricité ». Au moins il l'avoue, c'est depuis 9 ans déjà! « Ils » l'ont bloqué pour des « raisons maintenant connues ». Qui sont-ils et quelles sont-elles, nul ne le sait. Par contre, Bassil est sûr que « si le nouveau gouvernement ne prend pas des décisions au sujet de l'électricité dès le premier mois de sa formation... » Stop, yallé sta7o mé'to, comme on dit au Liban, ceux qui ont eu honte sont morts.


Près de 30 ans après la fin de la guerre libanaise, nous ne pouvons toujours pas bénéficier d'une électricité 24h/24, fournie par un Etat souverain à un prix raisonnable, sans passer par les propriétaires de générateurs privés. Depuis dix ans, le ministère de l'Energie est entre les mains du Bloc du changement et de la réforme, une coalition parlementaire formée autour du Courant patriotique libre.

Le parti qui a le plus contrôlé le ministère de l'Energie est justement le CPL, celui de Michel Aoun et de Gebrane Bassil. Le ministre qui a passé le plus de temps au ministère de l'Energie est justement, encore lui, l'actuel chef du CPL, le gendre de Michel Aoun, Gebrane Bassil, 4 ans et 3 mois. Alors, belote et rebelote, nous sommes nombreux à crier en choeur, « wlak weiniyé hal kahraba el charm**** 24/24 ya Gebrane, where is this fu***** electricity 24 hours a day ya Bassil, non mais, où est cette pu***** d'électricité 24h/24 ya Gebrane Bassil? », celle qu'il a promis aux Libanais pour 2014-2015, il y a quatre ans.


Gebrane Bassil et son ex-conseiller, César Abi Khalil, sont peut-être capables de vendre des congélateurs aux Esquimaux, mais ils ne pourront pas faire oublier que leur passage au ministère de l'Energie est un désastre. Une étude portant sur la qualité d'approvisionnement en électricité des populations dans le monde, pour 2017-2018, montre que le Liban n'arrive qu'à la 134e place (sur 137). On ne fait mieux que Haiti, Nigeria et le Yémen, alors que le secteur électrique coûte près de 5 milliards de dollars par an (EDL, navires en location et générateurs privés). Mais bon, il faut dire que César Abi Khalil et Gebrane Bassil sont tous deux des fervents défenseurs de l'aberrante idée des centrales flottantes turques. Ah mais pour gaspiller l'argent public, on ne peut pas faire mieux! Et c'est loin d'être fini.

 3  Gebrane Bassil est toujours pro-Hezbollah et pro-Assad


Il peut parader à Davos le 22 janvier et faire savoir sur Twitter qu'il s'y rend pour « discuter des politiques internationales avec les ministres des Affaires étrangères du Qatar, des Pays-Bas, de l'Afghanistan et de l'Algérie », comme il peut se réveiller tôt le 1er janvier, pendant que les Libanais dorment encore, pour peaufiner son tweet et faire croire aussi que « de sa fenêtre à Laklouk, la neige blanche, le ciel bleu et l'horizon orange lui permettent d'avoir de l'espoir, de la confiance et une vision pour notre pays, de voir en ce début d'année toutes les couleurs du Liban réunies dans un gouvernement fédérateur, juste et efficace », blablabla et patati et patata, cela ne changera rien à son positionnement politique que la moitié des Libanais ne partage pas.


D'ailleurs, Gebrane Bassil ne s'en cache pas. Il tient à l'affirmer, en revenant encore sur l'accord de Mar Mikhael conclu entre le CPL et le Hezbollah, un parti-milicien armé, pour soi-disant renforcer « l'union et l'entente nationales ». Faut avoir beaucoup de culot pour oser le dire !


Il tient aussi à exprimer clairement son attachement et sa loyauté à la tyrannie des Assad : « Nous nous sommes opposés depuis le départ à la suspension de l'adhésion de la Syrie à la Ligue arabe et nous avons gardé les meilleures relations avec elle. Aujourd'hui, il est donc normal que nous travaillons à son retour. »


Pour rappel, la suspension de la Syrie de la Ligue arabe a eu lieu le 13 novembre 2011, huit mois après le début du conflit syrien à cause du rejet par Bachar el-Assad du plan arabe lui demandant de cesser la répression sanglante de la révolte populaire et d'entamer un dialogue national avec les opposants pacifiques à son régime.

L'exclusion temporaire de la Syrie a été votée par 18 pays arabes sur 22. Alors dites, savez-vous qui sont les 4 pays qui se sont opposés à cette décision? La Syrie, évidement ; la Libye, qui était suspendue pour les mêmes raisons ; le Yémen, c'est tout aussi évident; et le Liban, bien entendu. Pour rappel aussi, le pays du Cèdre était dirigé à l'époque par le gouvernement Mikati (un ami de Bachar), un pouvoir composé exclusivement des pôles du 8-Mars (Hezbollah, Courant patriotique libre, Amal, etc.). Bassil était à l'Energie et Mansour (Berri) aux Affaires étrangères.

 4  Gebrane Bassil est prêt à tout pour réhabiliter le régime syrien


Notamment sous le prétexte de la reconstruction de la Syrie et de la prospérité qu'elle amènera au Liban. Dès le 4 janvier, Gebrane Bassil a commencé à défricher le terrain: « Nous devons être des partenaires de la reconstruction... » Zappons pour l'instant la première partie pour nous concentrer sur la suite: «... comme nous avons été des partenaires dans la victoire sur le terrorisme ». Ah tiens donc, comment? Par la victoire d'Assad peut-être, l'incarnation même du terrorisme, comme l'ont prouvé, entre autres:

. le long conflit en Syrie : répression sanglante des manifestants désarmés, la torture et la mise à mort des prisonniers immortalisés dans l'album de César, les bombardements à l'aveugle des civils par des barils d'explosifs, le massacre de la population syrienne avec du gaz sarin et du chlore, etc. ;

. l'affaire Michel Samaha au Liban : « heik baddo bachar », de l'aveu même du prisonnier libanais, c'est ce que souhaite Bachar el-Assad ; la programmation d'une trentaine d'attentats et d'assassinats, visant même le patriarche maronite dans une région sunnite et des imams sunnites lors de la rupture du jeûne pendant le mois de ramadan.

Et sans doute par l'intervention du Hezbollah aux côtés d'Assad, depuis 2012, ce qui a aggravé la situation sur le terrain, accentué la fracture sunnite-chiite, nourri les jihadistes de Daech et accéléré l'afflux massif des déplacés syriens vers le Liban.


Il en a remis une couche le 11 janvier. « Après la guerre, il y a la reconstruction. Est-il envisageable qu'on se punisse et qu'on n'y participe pas car il y a un pays qui nous l'interdit et qui nous menace avec les sanctions. Est-ce que ce pays a accompli ses obligations envers nous? » En ligne de mire, l'Arabie saoudite et les Etats-Unis, sans l'aide de qui le Liban ne serait qu'un satellite de l'Iran, depuis belle lurette.


Le coup de grâce est tombé le 18 janvier: « Personne ne pourra empêcher les Libanais de participer à la reconstruction de la Syrie... La Syrie se relèvera et le Liban avec elle ». Ah, mais il mise sur ce moment depuis fort longtemps. Tout est devenu public lors du salon « Rebuild Syria ». C'était au Biel à Beyrouth le 27 octobre 2017: « Que la reconstruction de la Syrie soit la reconstruction de la Syrie et du Liban. »


Le raisonnement de Bassil tiendrait la route si le Liban n'avait plus aucun dossier litigieux avec le régime syrien, à commencer par le contrôle de la frontière syro-libanaise d'une main de fer, les ingérences syriennes dans les affaires libanaises et le retour des ressortissants syriens installés au Liban dans leur pays. Le raisonnement tiendrait la route si et seulement si, nous mettons par ailleurs de côté les valeurs humaines et religieuses qui régissent le monde d'aujourd'hui, le Moyen-Orient notamment. L'interminable guerre en Syrie a fait des centaines de milliers de morts, autant de blessés, plusieurs millions de déplacés et un volume de destruction évalué par l'ONU à 400 milliards de dollars.

On peut décider de tout zapper, sauf que tout peut recommencer après-demain, puisque rien n'a été réglé sur le plan politique :
. en Syrie d'une part, on a une minorité de confession alaouite, qui ne représente que 10% de la population syrienne, mais qui continue de dominer une majorité de confession sunnite à plus de 70% ;
. au Liban d'autre part, on a un régime syrien qui considère encore et toujours le pays du Cèdre comme faisant partie de sa sphère d'influence.

On peut même décider de faire table rase du passé, en Syrie et au Liban, il n'empêche que la responsabilité de la tyrannie des Assad, père et fils, est bel et bien établie, hier comme aujourd'hui, à la fois dans :
. les massacres en Syrie : le père, notamment lors du massacre de Hama en 1982, le fils depuis 2011, avec toutes les horreurs citées précédemment ;
. les massacres au Liban pendant la guerre : entre 1976-2005, la Syrie des Assad n'était pas seulement partie prenante du conflit libanais, elle a fait couler le sang de toutes les communautés libanaises sans exception (chrétienne, sunnite, druze et chiite), mais en plus, elle est soupçonnée entre autres, d'être impliquée dans l'assassinat de deux présidents de la République, Bachir Gemayel et René Mouawad, et un ancien Premier ministre, Rachid Karamé;
. les massacres au Liban après la guerre : depuis 2004, la Syrie est soupçonnée d'être impliquée dans la quinzaine d'assassinats politiques (et tentatives d'assassinat), dont celui de l'ancien Premier ministre, Rafic Hariri.

Ainsi, les Libanais comme Gebrane Bassil peuvent baver sur l'aubaine de la reconstruction de la Syrie, mais ils ne pourront pas s'offrir le luxe d'une amnésie sélective, concernant les crimes contre l'humanité et les crimes de guerre commis par la tyrannie des Assad père et fils, au Liban et en Syrie, depuis 1970, à moins d'en devenir des complices par omission.

 5  Gebrane Bassil est tombé dans le piège du projet de colonisation du Liban concocté par Bachar el-Assad, via les réfugiés et les déplacés syriens


Commençons par le commencement, cerner le problème et poser une question fondamentale. L'afflux massif de ressortissants syriens au Liban, déplacés et réfugiés, s'est fait entre les années 2011 et 2014. A cette période, le Liban était dirigé par un gouvernement composé essentiellement par les pôles du 8-Mars. La nouvelle configuration politique n'a vu le jour qu'après le basculement de Walid Joumblatt dans les bras du 8-Mars, le déploiement des miliciens du Hezbollah dans les rues de Beyrouth le 12 janvier 2011 et la chute du gouvernement de Saad Hariri.

Dans le nouveau gouvernement Mikati, Nasrallah-Berri et alliés avaient 7 parts ministérielles, Mikati 6 parts, Sleiman 3 parts, Joumblatt 3 parts et le bloc du changement et de la réforme dirigé par Aoun-Bassil, 11 parts ministérielles svp! Il n'y avait à l'époque, aucun ministre du 14-Mars au gouvernement. Qu'est-ce que tout ce beau monde a fait pour maitriser l'afflux de ressortissants syriens au Liban pendant ces trois années (2011-2014)? Rien. Plus grave encore, qu'est-ce que Aoun et Bassil ont fait précisément pour empêcher l'installation de 1,5 à 2 millions de réfugiés et de déplacés syriens au Liban? Rien, à part les palabres, alors qu'ils détenait déjà à l'époque, le soi-disant « tiers de garantie », le fameux « tiers de blocage ».

Vous comprenez mieux maintenant la mascarade actuelle de Gebrane Bassil autour des réfugiés syriens, un drame humanitaire exploité à des fins politiciennes, et autour de la part ministérielle du président Michel Aoun, une hérésie politicienne exploitée à des fins communautaires ! Des foutaises sur toute la ligne.

Passons maintenant au vif du sujet, le retour des ressortissants syriens en Syrie. Tout le monde est soi-disant pour ce retour. Admettons. Alors question, pourquoi un tel retour nécessite une coordination-collaboration à haut niveau avec le régime de Bachar el-Assad? Ce n'est pas à l'ordre du jour en Turquie et en Jordanie. Et pour cause, il n'y a aucune raison à cela. Si le régime syrien et les pro-régime libanais reviennent sur le sujet régulièrement, c'est que le but de ce matraquage dépasse le retour des réfugiés. La preuve par Bassil lui-même : « Notre intérêt et la politique que nous appliquerons, consiste en un retour des réfugiés dans leur pays, l'ouverture des frontières et des relations avec la Syrie conformes avec l'intérêt du Liban » (11 janvier).


Très bien, sauf que le retour ne se fait qu'au compte-gouttes. Et pour cause, ce qui les a fait fuir, est toujours en place. Alors, pour justifier pourquoi le régime syrien complique le retour des ressortissants syriens installés au Liban, le ministre libanais ne sait plus quoi inventer pour alimenter son délire: « Y a-t-il un pays qui nous a donné de l'argent ou l'ont-ils donné aux réfugiés pour qu'ils restent et pas pour qu'ils retournent? » (11 janvier) Qui par exemple, les Européens, les Occidentaux ? « Ceux qui ont fait partir les Syriens (déplacés et réfugiés), souhaitent qu'ils restent » (18 janvier). Qui ça au juste, les Arabes, les Européens, les Extraterrestres?


Notez bien en revanche à quel point la réhabilitation du régime syrien par Gebrane Bassil se fait à grande vitesse. Dès le début de l'année, le ministre libanais des Affaires étrangères a fait savoir que « Le Liban peut prendre des initiatives et travailler pour le retour de la Syrie au sein de la Ligue arabe. Notre avis sur la question est connue » (4 janvier). Eh bien, voilà!


« Quand les troupes syriennes se sont retirées (du Liban), nous avons fait savoir notre détermination à établir les meilleures relations avec la Syrie. Alors n'ayons pas honte avec ça (…) Nous sommes les premiers à demander le retour de la Syrie dans la Ligue arabe » (11 janvier). Qui dit mieux!


« La grande absente de cette conférence aujourd'hui est la Syrie. Nous sentons le poids de son absence, au lieu de ressentir la légèreté de sa présence. La Syrie doit revenir vers nous, afin de limiter nos pertes... Sans plus attendre, la place de la Syrie doit être au sein de la Ligue arabe, au lieu de la jeter entre les bras du terrorisme... afin de ne pas nous couvrir d'une honte historique à cause de la suspension de son adhésion » (18 janvier). Eh bien, la messe est dite.



Toujours est-il que je l'ai dit et redit, je persiste et signe, le projet de Bachar el-Assad depuis 2005, était, est toujours et le restera à jamais, la colonisation du Liban via les ressortissants syriens installés au pays du Cèdre. S'il n'y a qu'une seule personne au monde qui ne souhaite absolument pas le retour des déplacés et réfugiés syriens à l'étranger, c'est bien Bachar el-Assad. J'ai abordé la question dans le passé à de multiples reprises, à chaque fois que j'avais un élément nouveau pour étoffer mon hypothèse, qui est devenu au fil du temps un constat.

Pour ce faire, la stratégie du régime syrien de Bachar el-Assad est multiple : compliquer le retour en imposant l'autorisation préalable, obliger les jeunes revenants à servir dans les rangs de l'armée syrienne, raser les habitations et les quartiers selon les contraintes du nettoyage ethnique, modifier les cadastres selon les exigences communautaires, compliquer la reconnaissance des enfants nés au Liban, évoquer même le bénéfice du départ de millions de syriens (essentiellement de confession sunnite) en termes d' « homogénéisation » de la société syrienne (moins d'opposants potentiels), pousser des personnalités syriennes proches du régime à demander la nationalité libanaise, etc.

Aujourd'hui, la perspective est de plus en plus nette. Bachar el-Assad liera la participation du Liban à la reconstruction de la Syrie, au non-retour des ressortissants syriens installés au Liban. Walid el-Mouallem, le ministre syrien des Affaires étrangères, l'a dit franco à Gebrane Bassil à New York, il y a moins d'un an et demi. Assad fera croire que la mesure est temporaire en attendant la fin du chantier de la reconstruction. Or, sur le terrain, cette reconstruction durera des décennies et s'étalera sur plus d'une génération. C'est une quasi certitude et il y a plusieurs raisons à cela.

• Primo, parce que la guerre ne connaitra pas une fin nette et claire, tant que le régime d'Assad est en place.

• Secundo, parce que l'argent ne viendra jamais des pays arabes et occidentaux, les seuls à pouvoir reconstruire la Syrie, tant que le régime d'Assad restera en place, comme si de rien n'était. Ces pays ne cessent de faire savoir qu'ils ne participeront pas à cette reconstruction, sans la mise en place d'une solution politique, juste et durable, qui conduira à long terme, au départ de Bachar el-Assad.

• Tertio, parce que l'écrasante majorité des ressortissants syriens installés au Liban, en Turquie et en Jordanie aussi, ne retourneront jamais en Syrie, tant que la tyrannie des Assad continuera à terroriser la population.

Ainsi, sans solution politique juste et durable, qui implique de mettre fin à la longue dictature des Assad, nous aurons une Syrie éternellement instable, un financement de la reconstruction colossal qui fera toujours défaut, du rafistolage plutôt qu'une véritable reconstruction et des ressortissants syriens toujours pas encouragés à quitter le Liban, la Turquie et la Jordanie, et à rentrer dans leur pays.

Le retour des déplacés et des réfugiés syriens des pays avoisinants -Liban, Turquie et Jordanie- en Syrie, ne fait absolument pas partie des priorités de Bachar el-Assad. Ce sont des millions de personnes de confession sunnite, donc de potentiels opposants au régime alaouite, qui sont actuellement en dehors du pays, à la charge de la communauté internationale pour une grande partie. Pourquoi les faire rentrer? Le cas de ceux installés sur le territoire libanais est encore plus intéressant pour Bachar el-Assad. En les laissant au Liban le plus longtemps possible, le tyran de Damas rendra leur retour de plus en plus difficile. Cela lui permettra de phagocyter le pays du Cèdre à long terme, sans tirer un coup, par le biais démographique.

Beaucoup de compatriotes, Gebrane Bassil en tête, ne se sont pas rendus compte du piège tendu par le tyran de Damas aux Libanais, 14 ans seulement après la fin de l'occupation syrienne du Liban. La carotte de la reconstruction aura un prix, l'implantation des ressortissants syriens au Liban. Ce n'est pas eux qui ne souhaitent pas retourner en Syrie, c'est le régime de Bachar el-Assad qui ne veut pas qu'ils retournent chez eux.

Qui -Libanais, Arabes, Iraniens, Russes ou Occidentaux- militent aujourd'hui pour la réhabilitation du régime syrien à grande vitesse, sous le prétexte de l'hypothétique fin de la guerre civile et de la chimère participation à la reconstruction de la Syrie, oubliant les crimes commis, ainsi que l'absence d'un financement international conséquent, et sachant que le retour des ressortissants syriens installés dans les pays avoisinants se fera au compte-gouttes tant qu'il n'y aura pas de solution politique, sont purement et simplement des « idiots utiles » de Bachar el-Assad. Ils contribueront, de leur gré ou malgré eux, à la pérennisation du conflit syrien et du drame des réfugiés, ainsi qu'à la mise en œuvre à long terme du projet pernicieux du régime syrien, la colonisation du Liban via les déplacés syriens. 

vendredi 4 janvier 2019

Voici 2019, voilà 2018 : les perspectives pour le Liban (Art.587)


Pour savoir où nous allons, il faut connaitre où nous étions. Le Liban entre 2018 et 2019, les perspectives en 21 points.


1. Elémentaire me diriez-vous. Pas pour les adeptes de la politique de l'autruche, le député chrétien Nicolas Sehnaoui en tête, qui s'est précipité pour publier une vidéo du réveillon du Nouvel an, indiquant avec une fierté débordante que « ce n'est ni New York, ni Paris, ni Londres... c'est Achrafieh, place Sassine ». C'est un peu limité comme ambition. On aurait demandé à un môme de sept ans de remplacer les trois points de suspension par la suite logique, il aurait sans doute mis Beyrouth. Oui mais Beyrouth, c'est Basta et Zqak el-Blatt aussi. Enfin, ce n'est pas le cas non plus pour les fidèles à la tartufferie sur les réseaux sociaux, plus (pré)occupés par cette députée musulmane, Rola Tabsh-Jaroudi (Courant du Futur), qui a eu le malheur de « s'excuser auprès de Dieu » et devant le mufti, après avoir été bénie par un prêtre dans une église, qui a posé le ciboire contenant les hosties sur sa tête, un comportement à deux volets qui a doublement déplu à une frange de zélotes des deux religions monothéistes, chacun y allant de son couplet et de son zèle !

2. Et comment voulez-vous ne pas s'attarder encore sur 2018, cette année de désastres, pour le Liban, la France, le Brésil, les Etats-Unis, le Moyen-Orient, le monde et la Planète bleue. C'est d'autant plus factuel qu'on ne peut rien archiver pour l'instant, tout sera d'actualité en 2019. Il n'y a qu'à jeter un coup d'oeil sur quelques titres de mes 59 articles et mes 22 notes de l'année écoulée pour s'en convaincre. Pour éviter de nous disperser, nous allons nous limiter au cas du pays du Cèdre.

3. Dans le blog Focus sur le Liban, on trouve 16 articles sur la politique libanaise. Un tout petit millésime par rapport aux autres années marquées par 21 à 39 articles par an (depuis 2011) et une moyenne de 30 articles annuels, 2013 restant l'année record, 50 articles au compteur. J'étais jeune et idéaliste, je croyais encore à l'avenir de notre pays. Et puis, il se passait quelque chose d'intéressant à l'époque. Aujourd'hui, plus aucun espoir. Les dirigeants et une majorité des citoyens libanais sont aux abonnés absents, le Liban est mal en point et nous sommes une minorité à nous en soucier.

4. L'année m'a donné l'occasion de dénoncer trois scandales, la résidence à vie accordée aux propriétaires étrangers (l'affaire de l'article 49), le décret de naturalisation de ressortissants palestiniens et syriens peu recommandables (l'affaire Aoun-Hariri-Machnouk) et la dispense des ressortissants iraniens de se faire tamponner le passeport lors de leurs visites au Liban (l'affaire Ibrahim-Berri-Nasrallah). Et pourtant, « Derrière le 'décret secret' de naturalisation, la volonté libanaise de prendre part au business de la reconstruction de la Syrie et la détermination syrienne de coloniser le Liban ». Mais rien à faire. Les concernés nous ont promis toute la vérité sur ces trois affaires et depuis, c'est le silence radio. Il faut dire que Quelle mascarade! Il faut dire que les promesses n'engagent que ceux qui les croient, les dindons de la farce.

5. J'avais commencé l'année par deux événements surréalistes : la joute oratoire entre Gebrane Bassil et Nabih Berri (traité de 'baltajé' avant de se rétracter sous la pression des partisans de l'estéz) et l'histoire rocambolesque de la lieutenant-colonel Suzanne el-Hajj avec le comédien Ziad Itani (une tragi-comédie inouïe en onze actes). Le premier s'est terminé par une séance de tébwiss léhé, en attendant le prochain épisode, et le second attend sa mise en scène au théâtre et au parquet.

6. J'ai couvert les élections législatives les plus bizarroïdes depuis notre seconde indépendance, à travers six articles portant sur la tactique politicienne saugrenue des protagonistes, l'arbre de décision de l'électeur responsable et la remise des prix aux plus méritants. Si nous voulons améliorer notre démocratie bananière, il va falloir agir sur beaucoup de paramètres, à commencer par la loi électorale. Elle est mauvaise pour diverses raisons, nous venons de la tester. Antoine Constantine Pano (Beyrouth/CPL) est un représentant de la nation avec 539 voix préférentielles et Eddy Demirdjian (Zahlé/indépendant) est élu avec 77 voix préférentielles seulement, représentant 0,7% des suffrages préférentiels exprimés. La loi électorale est en partie responsable de la paralysie du pouvoir. Je reste partisan de la circonscription uninominale à un tour, avec réduction du nombre de député de moitié (64 députés, c'est largement suffisant pour le Liban), combinée à un dose de tirage au sort (pour dynamiser la démocratie libanaise). Sur ce dernier point, je suis aussi sérieux que l'étaient Aristote, Rousseau et Montesquieu. En tout cas, ces deux modes de scrutin permettront de déconfessionnaliser partiellement les élections au Liban, ce qui serait déjà pas mal.

7. Au pays d'entre les deux gendres, l'actualité fut marquée aussi par les tenants du titre, bien évidemment: « Michel Aoun, Gebrane Bassil et Chamel Roukoz : de grandes manoeuvres politiques en famille ». Par souci d'équité, j'ai rédigé deux articles politiques sur Chamel Roukouz et deux autres sur Gebrane Bassil. Mais tout le monde sait que ce dernier est à la fois le chouchou de Michel Aoun et le dada de Bakhos Baalbaki. Pour le président de la République, je ne sais pas pourquoi. Mais de mon côté, si le gendre prodige mérite tant d'attention, c'est parce qu'il se croit mieux que les autres et qu'il est même le meilleur de tous, alors qu'il est comme les autres, avec la particularité bien fâcheuse d'être le champion du lâcher d'éléphants roses qui encombrent le ciel libanais. Il était donc normal que je lui consacre les deux articles phares de mon blog-Liban et du millésime 2018 : « Gebrane Bassil, l'homme qui se prend pour Don Quichotte de la République libanaise », à la suite des élections législatives, et « Faut-il voter une loi qui interdit à Gebrane Bassil tout ministère public et d'inscrire dans la Constitution l'impossibilité de l'élire comme présidence de la République? », à l'occasion d'un retour sur son projet de 2013, « Rêve d'une nation », où il avait promis aux Libanais pour 2020, entre autres, l'électricité 24h/24, un parc d'attraction sur la décharge de Bourj Hammoud, le métro pour les Beyrouthins et de l'eau potable pour Chypre. Tout cela pour l'année prochaine! Et dire qu'on trouve encore des Libanais froissés par les titres de mes articles.

8. Des événements marquants ont mérité un article à part. Parmi eux, il y a la fin du réquisitoire accablant et des plaidoiries du Tribunal spécial pour le Liban, où sont jugés cinq membres du Hezbollah pour leur implication dans l’attentat terroriste du 14 février 2005, qui a causé la mort de 22 personnes, dont l’ancien Premier ministre du Liban, Rafic Hariri. C'était l'occasion d'évoquer l'attribution du nom du chef présumé de la cellule terroriste, Moustapha Badreddine, à une rue de la banlieue-sud de Beyrouth, et l'indifférence générale du pouvoir libanais -notamment du président de la République Michel Aoun et du président du Parlement Nabih Berri- au sujet du TSL.

9. Comme événement marquant, on trouve aussi la rencontre historique entre Geagea et Frangié, plutôt apolitique et désintéressée. Celle-ci m'a donné l'occasion de revenir sur une autre réconciliation interchrétienne, politique et intéressée, entre Geagea et Aoun, un fiasco qui restera dans les annales. Rappelez-vous c'était pour enterrer la hache de guerre entre le Courant patriotique libre et le parti des Forces libanaises, et mettre fin à la vacance du pouvoir. Mieux vaut en rire.

10. Pour terminer l'année sur une note politique positive, quand même, j'avais proposé aux députés et au peuple libanais un deal : « Elisez-moi président de la République et je donnerai au Liban un gouvernement en 180 secondes », un titre cynique pour mieux ressortir l'incompétence de la classe politique libanaise, toutes tendances politiques confondues, et évoquer sérieusement les réformes constitutionnelles d'urgence pour faire fonctionner l'Etat libanais, avec trois idées phares : le « conclave présidentiel » enfermant les députés place de l'Etoile jusqu'à l'élection du président de la République, la « non-rémunération des parlementaires » en cas d'autoprorogation de leur mandat et le « tirage au sort ministériel » pour l'attribution des ministères au cours de la formation d'un nouveau gouvernement.

J'avais oublié que nul n'est prophète en son pays et les dindons de la farce sont légion dans nos contrées. Aucun leader d'aucun parti politique libanais ne propose une esquisse d'ébauche de procédure draconienne aux trois problèmes récurrents qui sabotent la vie démocratique au Liban : la vacance du pouvoir présidentiel, l'autoprorogation du mandat du pouvoir législatif et l'enlisement dans la formation du pouvoir exécutif. Les solutions existent, mais pas la volonté politique, et la majorité du peuple et des médias au Liban est aux abonnés absents. Dans ces conditions, espérer le moindre changement relève de l'utopie.

11. Dans le blog Focus sur le Monde, plusieurs articles concernent le Liban en totalité ou en partie. Le premier fait suite aux menaces proférées par le ministre israélien de la Défense, Avigdor Lieberman, le faucon d'extrême droite, d'origines soviétique et moldave, qui n'a retrouvé le chemin de la Terre promise qu'en 1978 svp, de renvoyer « tout Beyrouth dans les abris », si le Liban tente d'exploiter le gisement de gaz du bloc numéro 9, situé en partie dans les eaux territoriales libanaises. L'affaire est suspendue à l'arbitrage de la communauté internationale et aux cadeaux-surprises du Hezbollah chiite à l'Etat hébreux. Tenez, un tunnel transfrontalier par exemple, quoi d'autre?

12. Dans ce sillage, notez que j'ai consacré un article à une info qui n'a pas fait beaucoup de bruit au pays du Cèdre, et pourtant c'était un petit événement. L'armée libanaise a reçu en mai dernier quatre avions militaires Super Tucano (A-29), commandés par le Liban, fabriqués par le Brésil, financés par l'Arabie saoudite et livrés par les Etats-Unis. Les défenseurs zélés de la troupe, des hezbollahi-compatibles en partie, ont préféré avaler leur langue et détourner les yeux, comme pour mieux laisser perpétuer l'anomalie que constitue la situation milicienne du Hezbollah au Liban.

13. Sillage pour sillage, dans le blog-Monde, j'ai consacré plusieurs articles à la Syrie, où il était question du Liban. « La guerre en Syrie : le point sur la situation alors que les batailles d'Idlib et de la réhabilitation de Bachar el-Assad sont engagées », m'a permis d'évoquer les principaux protagonistes et leurs intérêts, le Hezbollah libanais en tête, à l'aube de la fin d'un chapitre important de cette interminable guerre qui a fait des centaines de milliers de morts, autant de blessés, plusieurs millions de déplacés et un volume de destruction évalué à 400 milliards de dollars, qui fait baver tant de gens au Liban et ailleurs dans le monde. Dans un autre article j'ai dénoncé les « idiots utiles » de Bachar el-Assad, en Orient comme en Occident, suite à la politique éditoriale adoptée par la web-tv française d'obédience mélenchoniste, qui a décidé de ne pas montrer des images sanglantes du conflit, car « aucune » ne serait vérifiée, comme pour mieux minimiser les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité commis par le tyran de Damas, afin de rendre sa réhabilitation possible.

14. Dans mes divers blogs, on y trouve aussi, plusieurs articles et notes sur Donald Trump. A chaque fois que l'occasion s'est présentée, j'ai mis en garde ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez et les ai prévenus que le locataire de la Maison Blanche est un bouffon, un tocard, un abruti, et j'en passe et des meilleurs. Et il le restera à jamais. Beaucoup de compatriotes ne m'ont pas cru. Ils se sont réjouis du durcissement de la politique américaine à l'égard de l'Iran et des frappes folkloriques américaines sur les positions des troupes d'Assad en Syrie. Il n'a fallu que quelques mois, pour que le fan club du président américain au Liban déchante. Donald Trump a terminé l'année 2018 en annonçant le retrait sans conditions des troupes américaines de Syrie et a commencé l'année 2019 en donnant aux Iraniens le feu vert de « faire ce qu'ils veulent » en Syrie. Cet homme est un désastre ! L'incapacité de former un gouvernement au Liban depuis huit mois, est une des conséquences des décisions stupides prises par Donald Trump. En somme, il fait beaucoup d'heureux dans la région : Assad, Nasrallah, Khamenei et Poutine, bien sûr, Daech aussi, et surtout, Erdogan, le grand gagnant de cette farce, qui a désormais carte blanche pour écraser les forces kurdes de Syrie, alors que celles-ci ont combattu avec beaucoup de courage les jihadistes de l'Etat islamique.

15. La grande surprise de l'année dernière, une bonne nouvelle quand même, est venue d'une étude internationale menée par le Pew Research Center, un think tank américain, qui laisse penser que nous sommes parmi les populations les plus attachées à la démocratie représentative au monde ! Certes, ils ne donnent pas l'air de l'être, mais les Libanais sont 5e au classement, juste derrière les Suédois, loin devant les Français. Qui l'aurait cru? Bon, c'était pour la théorie. Dans la pratique, notre pays est rongé et paralysé par l'esprit confessionnel, comme le montrent les deux événements de l'intro du présent article.

16. Dans le blog Impressions du Liban et du Monde, consacré aux articles non politiques, le Liban occupe une bonne place. Au cours de l'année, il a été question pêle-mêle d'une énième tentative de censurer un film de Steven Spielberg, The Post - Pentagon Papers, parce que le réalisateur américain a fait un don d'un million de dollars à Israël au cours de la guerre de Juillet 2006 ; de la leçon déplacée de Manar Sabbagh, journaliste chiite d'al-Manar, la chaine de télévision du Hezbollah, adressée à la « bande d'intellectuels » et aux « fils de la Phénicie » (sous-entendant les chrétiens en général et les maronites en particulier), qui ont exprimé leur joie et leur fierté après la victoire de Nadine Labaki au Festival du film de Cannes, accompagnée d'un photo-montage d'une cinquantaine de combattants du Hezbollah morts à Qousseir en Syrie, qualifiés de « saints-martyrs », précisant au passage que « le Liban peut se contenter de cette gloire pour des siècles » ; et de l'initiative sexiste et ringarde de Pierre Achkar, chef de la municipalité de Broumana et président du syndicat des hôteliers du Liban, d'embaucher des jeunes femmes pour les déguiser en policières et les habiller en short, serré et pas très couvrant, pour soi-disant attirer les touristes occidentaux, alors que l'offre global d'hébergement touristique au Liban est non seulement très insuffisante, mais chère par rapport à d'autres pays touristiques comme la France, l'Italie, l'Espagne, la Grèce et la Turquie.

17. Au cours de 2018, je fus amené à dénoncer les pratiques indignes de certaines écoles privées au Liban. Si certains établissements religieux et laïcs n'ont plus une éthique et des valeurs pour prendre en compte les difficultés financières des Libanais, il revient à l'Etat libanais de légiférer en la matière pour mettre un terme aux abus et aux dérives dans ce secteur. Dans un autre domaine aussi, nous devons légiférer d'urgence car « c'est aux juges et non aux policiers et militaires de constater et de sanctionner les éventuels abus en matière de liberté d'expression au Liban ». C'était à l'occasion des ennuis qu'ont connu, entre autres, le journaliste Marcel Ghanem, et les activistes Imad Bazzi, Walid Asmar et François Maraoui. Là encore, les partis politiques libanais ne sont pas à la hauteur.

18. Comment couvrir l'actualité de l'année sans aborder le plus grand scandale de l'histoire du Liban, l'électricité. Près de 30 ans après la fin de la guerre, nous ne pouvons toujours pas bénéficier d'une électricité 24h/24, fournie par un Etat souverain à un prix raisonnable, sans passer par les rapaces des générateurs privés. Depuis dix ans, le ministère de l'Energie est entre les mains du Bloc du Changement et de la Réforme, une coalition parlementaire formée autour du Courant patriotique libre. Le parti qui a le plus contrôlé le ministère de l'Energie est justement le CPL, celui de Michel Aoun et de Gebrane Bassil. Le ministre qui a passé le plus de temps au ministère de l'Energie est justement, l'actuel chef du CPL, le gendre de Michel Aoun, Gebrane Bassil, 4 ans et 3 mois. Ce fut donc une occasion d'interpeller l'intéressé avec « Wlak weiniyé hal kahraba el charm**** 24/24 ya Gebrane, where is this fu***** electricity 24 hours a day ya Bassil, non mais, où est cette pu***** d'électricité 24h/24 ya Gebrane Bassil? » L'article fut rédigé comme une expo-revue de presse, une vingtaine d'étapes qui couvrent la période entre 2010 et 2018.

19. Et comme pour mieux illustrer la gestion calamiteuse du secteur électrique par le Hezbollah (2005-2008) et le Courant patriotique libre (2008-2018), il a fallu terminer l'année par le scandale de « L'échange surréaliste de César Abi Khalil, le ministre libanais de l'Energie, avec Joe Kaeser, le PDG de Siemens », qui m'a amené à me poser sérieusement la question s'il ne fallait pas destituer César Abi Khalil, bannir Gebrane Bassil et engager Joe Kaeser, pour que, enfin, les Libanais aient le courant électrique 24h/24. Abi Khalil, ex-conseiller de Bassil, s'est permis de dédaigner les propositions de la chancelière allemande Angela Merkel et du PDG de Siemens Joe Kaeser, pour améliorer la production électrique au Liban, alors qu'une étude portant sur la qualité d'approvisionnement en électricité des populations dans le monde montre que le Liban n'arrive qu'à la 134e place (sur 137) et que le secteur électrique coûte près de 5 milliards de dollars par an (énergie de l'Etat libanais via EDL, des centrales flottantes en location et des générateurs privés). Il a fallu une vive polémique à laquelle j'ai pris part, pour qu'enfin Abi Khalil, le ministre libanais de l'Energie, daigne s'intéresser à l'offre de Siemens, avec 4 mois de retard. Il faut dire que César et Bassil sont plus (pré)occupés à promouvoir l'aberrante idée des centrales flottantes turques. Et c'est loin d'être fini.

20. Mes deux derniers articles en 2018 concernent l'environnement. Le premier était consacré à l'embouteillage monstre la veille de la célébration du 75e anniversaire de l'indépendance du Liban. En cause, apparente, les préparatifs du défilé militaire du 22 novembre. Tout le monde avait tiré à boulets rouges sur l'armée libanaise, comme si l'axe routier est une promenade de santé le reste de l'année, alors que le problème est beaucoup plus profond: « Et si on parlait du désastreux aménagement urbain du Liban et de Beyrouth en particulier ». Le second était consacré aux révélations d'une étude hollandaise récente qui montre que « Nous respirons un air empoisonné au Liban et personne ne s'en soucie ». Tout le pays, du nord au sud, et de l'est à l'ouest, est au seuil maximal de pollution au dioxyde d'azote. Le territoire libanais est plus pollué que les régions parisiennes et milanaises confondues. Ainsi, tous les Libanais, respirent un air toxique pour la santé humaine, qui provoque 500 000 morts par an dans le Grand Moyen-Orient. Pour l'aménagement urbain et la pollution atmosphérique, les solutions existent. Certaines coutent chères d'autres pas. Une chose est sûre : la prise de conscience, la volonté politique et l'incorruptibilité font défaut au Liban. Encore des affaires à suivre.


21. Ce fut une année bien remplie. Comme on peut s'en rendre compte aussi, la majorité des sujets abordés en 2018, seront toujours d'actualité en 2019. Ainsi, question écriture et lecture, nous ne chômerons pas, ni vous ni moi. Mais hélas, si quelques hirondelles ne font pas le printemps, une minorité de Libanais éclairés ne fera pas la renaissance. Mais être réalistes ne doit pas nous empêcher de nous battre pour laisser le Liban dans un meilleur état que celui dans lequel nous l'avons trouvé. C'est pour dire, nous aurons du boulot.

jeudi 15 novembre 2018

Les réconciliations interchrétiennes: Geagea-Frangié vs. Aoun-Geagea (Art.576)


Ce qui est fascinant dans un événement de la vie personnelle ou politique, c'est son effet papillon. Le battement des ailes d'un papillon à Paris, peut déclencher un ouragan à Washington. Quelques mots peuvent avoir les mêmes effets d'ailleurs. Toute similitude avec une situation existante ou ayant existé n'est surement pas fortuite et nécessite un article à part. J'y reviendrai. En attendant, vous l'avez déjà constaté surement, il suffit parfois de changer un paramètre d'un événement, pour réécrire la fin de toute l'histoire.


Flashback. Beyrouth, aéroport Rafic Hariri, le 26 juillet 2005. Si Samir Geagea avait pris le téléphone portable qu'on lui avait tendu pour répondre au coup de fil de Sleimane Frangié, avant de monter dans l'avion qui l'emmenait à Paris pour effectuer des examens médicaux, la réconciliation bein el hakim wil beik aurait eu lieu il y a plus de 13 ans. C'est une certitude. Le positionnement politique de l'un et de l'autre n'aurait pas changé, c'est clair aussi. Jusqu'ici, fastoche.

Si la mousala7a hakim-beik avait eu lieu en 2005, tout se serait probablement passé de la même manière par la suite, à l'exception d'un point, un seul et c'est beaucoup pour certains. L'accord de Meerab conclu en 2016, entre Samir Geagea et Michel Aoun, n'aurait probablement pas vu le jour. Disons qu'il serait au moins différent.

Lorsqu'on a commencé à entendre parler du soutien de Saad Hariri à la candidature de Frangié à l'automne 2015, beaucoup de partisans du 14-Mars en général et du parti des Forces libanaises en particulier, ont vécu l'épisode comme un drame et une trahison, et ont bizarrement conseillé à Geagea d'annoncer sur le champ son désistement au profit d'Aoun, afin de barrer la route de Baabda à ce candidat pro-Hezbollah et pro-Assad. Le délire! Comme si ce dernier était anti-Hezb et anti-régime, enfin, comme s'il n'avait pas signé un document d'entente avec le premier et comme s'il n'était pas en très bon terme avec le second ! On croyaient d'abord se limiter aux manœuvres politiciennes pour faire tomber les deux. Que dalle. On a cru ensuite que l'habit présidentiel ferait vraiment du général le président du « Changement et de la réforme », l'étendard de son bloc parlementaire. Erreur sur toute la ligne.

Le soutien de hakim au général, annoncé en grande pompe au début de l'année 2016, était en partie motivé par le soutien du cheikh à la candidature du beik, avec qui il avait un contentieux politique et personnel non soldé. Si Geagea et Frangié étaient en paix de l'automne 2005 à l'automne 2015, nous aurions connu moins de brouilles politiques entre Hariri et Geagea, les négociations de ce dernier avec Aoun n'auraient probablement pas inclus le volet présidentiel, justement pour ne pas se brouiller avec Frangié, l'autre présidentiable, ce qui aurait poussé Aoun à rejeter tout accord avec Geagea. Ainsi, les négociations entre Meerab et Rabieh n'auraient pas débouché sur un accord politique.

Oh, nous aurions certainement assisté à une réconciliation bein el hakim wil général, comme celle que nous avons connu hier. Mais celle-ci n'aurait pas inclus un accord politique global, sur le soutien de Samir Geagea à Michel Aoun dans sa course présidentielle, et un volet secret, portant sur le partage du pouvoir entre le CPL et les FL. Au mieux, les deux hommes se seraient limités à ce dernier point.


Reste à savoir, si la réconciliation Geagea-Frangié avait précédé celle de Aoun-Geagea, est-ce que Frangié aurait eu plus de chance d'être élu président de la République? A mon avis, non. D'ailleurs rappelez-vous, à l'annonce de sa candidature fin 2015, le Hezbollah buvait du petit lait, en se cachant derrière son doigt, prétextant qu'il ne pouvait pas choisir entre ses deux alliés. En réalité, il ne voulait ni l'un ni l'autre. Il leur préférait Fantômas à l'époque. Aoun pouvait être élu début janvier 2016. Il ne l'a été que fin octobre 2016. Plus de neuf mois de gestation pour que le Courant du Futur, et surtout le Hezbollah, le voient comme président de la République, quand le vent régional venant de Damas rendait cette élection bénéfique pour le parti-milicien chiite.

La réconciliation entre Samir Geagea et Sleimane Frangié est une bonne nouvelle. Elle referme une blessure de guerre vieille de 40 ans. Elle a comme effet indésirable de compliquer la route de Baabda à beaucoup de prétendants, Gebrane Bassil en tête, qui y pense pas seulement devant son miroir en se rasant le matin. Entre Sleimane Frangié et Gebrane Bassil, le Hezb n'hésitera pas, il choisira le premier au second, qui enchaine les bourdes. Entre Sleimane Frangié et Chamel Roukouz, là ça se complique. Frangié est en pole position. Roukoz fait du zèle pour augmenter ses chances. Il ne sait plus quoi dire pour se faire adopter par le maitre de Dahiyé. Ce chrétien maronite ne rate plus une Aachoura et s'ingénie d'année en année pour expliquer la portée universelle de la bataille de Kerbala. Mais bon, il y a le poids du bloc parlementaire qui va peser dans la balance. Le Hezb ne peut pas se permettre de s'aliéner le Courant patriotique libre. Frangié est un poids plume, Roukoz est un poids lourd, à condition que les deux gendres s'entendent. A défaut, Frangié deviendra le candidat providentiel pour succéder à Aoun. Et Geagea dans tout cela? Ahhh c'est beaucoup plus compliqué pour lui. Mais bon, au Liban, mieux vaut être faiseur de roi que roi. La preuve? Aoun le président fort! On rigole dans les chaumières.


Toujours est-il que la réconciliation Geagea-Frangié est une vraie réconciliation, parce qu'elle est personnelle et non politique. Elle a des chances de perdurer (je ne dirai ni bonnes ni toutes les chances!), parce qu'elle est sincère et non intéressée. Les deux leaders sont des hommes de parole et des personnes reconnaissantes. La réconciliation Aoun-Geagea, avec Bassil caché dans le placard, était une fausse réconciliation, une fake, parce qu'elle était politique et non personnelle. Elle a échoué justement parce qu'elle n'était pas authentique, les trois hommes étaient intéressés et motivés principalement par le partage du pouvoir.

Enfin, terminons sur une réflexion tragi-comique.
المصالحة المسيحية، بيّ الكل، أوعا خيّك، ورقة التفاهم، الفتنة السنية الشيعية، التعايش الاسلامي المسيحي، الوحدة الوطنية، إلخ وإلى آخره
La réconciliation interchrétienne, le père de tous, attention à ton frère, le document d'entente, la discorde entre les sunnites et les chiites, la cohabitation islamo-chrétienne, l'union nationale, etcetera, etc. Wlak, si avec tout ça, ils n'arrivent ni à choisir un président dans les temps, ni à élire des députés dans les temps, ni à former un gouvernement dans les temps, ni même à proposer ne serait qu'une esquisse d'ébauche de procédure draconienne à ces trois problèmes récurrents, enno, qu'est-ce qu'il leur faut de plus ? A moins que tout cela ne soit que
كذبة كبيرة، تبويس لحي وضحك عل الدقون
gros mensonge, embrassade et tromperie !