jeudi 10 mai 2018

Elections législatives au Liban, remise des prix : le « 12-Janvier » pour le Futur, le « 8-Mars » pour le CPL, le « 14-Mars » pour les FL/Kataeb et le « 7-Mai » pour le Hezb (Art.525)


Enno kel 3éréss 2elo qoriss, sacré Liban! Nous sommes le seul pays au monde où des ministres en exercice, candidats permanents aux élections législatives, font des pubs pour vanter les mérites de leurs actions. Hier, Gebrane Bassil, ministre de l'Energie, avec sa campagne « Leban(off)on », aujourd'hui, Nouhad Machnouk, avec ses affiches « Elections 2018 : le mariage du Liban ». Ouf, le jour J est derrière nous. Mais, avant de revenir à une vie normale, c'est le moment ou jamais, d'analyser les résultats à froid et de tirer les leçons qui s'imposent.


 I  Les élections ont eu lieu, mais après cinq ans d'autoprorogation! Rebelote en 2022


On l'a sans doute oublié un peu trop vite, ces élections surviennent avec cinq ans de retard, trois autoprorogations du mandat parlementaire, un boycott de 44 séances électorales et une vacance du pouvoir présidentiel de près de 900 jours, tout pour des raisons politiciennes. Mais pourquoi revenir dessus ? Parce qu'avoir des députés nases pour 4 ans est une chose, les avoir pour 9 ans, c'est tout autre! Or, rien n'indique que nous n'allons pas revivre la même chose à l'avenir.

Le mandat de l'actuel président de la République, expire fin octobre 2022, celui du nouveau Parlement, fin mai 2022. Normalement, c'est au prochain Parlement, qui sera élu au printemps 2022, d'élire le successeur de Michel Aoun. Pour ne pas prendre de risques, les heureux élus de 2018 peuvent être tentés demain par la fabrication d'une excuse sécuritaire, comme en 2013, qui leur permettrait de faire sauter les élections de 2022, de proroger leur mandat et d'élire le 14e président de la République, exactement comme ça s'est passé pour l'élection de Michel Aoun. C'est d'autant plus plausible que la majorité parlementaire actuelle penche du côté du 8-Mars, une coalition connue pour son interprétation politicienne de la Constitution.

On voit bien que notre démocratie bananière ne se débarrassera pas de son statut que si et seulement, nous mettons un terme à ces violations graves de la Constitution. L'arbitraire n'a pas sa place dans une démocratie digne de son nom. C'est le premier chantier législatif à mettre en route par les élus d'aujourd'hui.

 II  Le grand vainqueur du millésime 2018, le parti des abstentionnistes


Le taux national de participation s'élève à 49,2%. Ce chiffre est en baisse par rapport aux dernières législatives de 2009 où 54% se sont exprimés dans les urnes. Si en 2018, nous avions eu le même taux que 2009, 180 000 Libanais de plus se seraient déplacés dans les bureaux de vote.

Les causes de cette abstention sont multiples : le désintérêt de certains catégories d'électeurs pour la politique (les râleurs invétérés, les moins diplômés, les jeunes, les snobs et les bobos), la méfiance générale à l'égard des politiciens (à cause des promesses non tenues, des scandales à répétition et des magouilles politico-financières), l'impression que tous les politiciens se valent (la fameuse formule « kelloun ye3né kelloun ») et l'incompétence des politiciens à résoudre les problèmes chroniques des Libanais (difficultés de la vie quotidienne, dette abyssale, morosité économique, chômage de masse, cherté de la vie, blocages politiques, coupures électriques, pénuries d'eau, casse-tête des réfugiés syriens, désastre environnemental, cauchemar des embouteilles, etc.).

Il y a aussi deux facteurs à part dans le millésime 2018. D'un côté, l'immaturité des candidats de la société civile, qui peinent à ratisser large et à convaincre les électeurs libanais qu'ils représentent une alternative crédible. D'autre part, les nouvelles alliances incongrues conclus par les partis traditionnels, qui ont dérouté une grande partie de leurs sympathisants.

Ce taux national cache des disparités régionales importantes. Il serait réducteur et ridicule de croire que là où on a voté le plus, les électeurs sont plus démocratiques. La différence s'explique principalement par l'enjeu. La participation était élevée dans les circonscriptions et les cazas qui ont connu de vraies confrontations électorales. J'ai parlé dans mes articles électoraux de ces « mères de toutes les batailles législatives » et j'en avais identifié trois : Baalbek-Hermel, Batroun et Kesrouan-Jbeil. Ça n'a pas raté, ce sont dans ces trois circonscriptions qu'on a noté la plus forte participation.

 III  La loi électorale libanaise encourage plus l'abstention que la participation


Non moins prévisible était la variable concernant la loi électorale, qui le moins qu'on puisse dire, n'est pas de nature à provoquer le grand rush dans les bureaux de vote.
. Primo, parce qu'elle est compliquée, à cause de l'instauration de deux votes et du mode de désignation des heureux élus, pas clair pour tout le monde.
. Secundo, parce qu'elle est imprévisible à cause du quotient électoral qui dépend du taux de participation, différent dans chaque circonscription.
. Tertio, parce qu'elle brime les électeurs en les mettant devant des choix difficiles, avec des listes bricolées sans principes ni scrupules, face à une brochette de candidats hétérogènes, certains pouvant être particulièrement répulsifs. Et sans parler du fait, que le vote préférentiel, instaure de facto une compétition populiste entre les candidats de la même liste, censée être solidaires les uns des autres.

L'abstention au Liban s'explique en partie par la qualité des listes électorales libanaises. L'inscription sur ces dernières, contrairement à la France par exemple, est automatique. C'est une excellente chose car du coup, nos listes électorales reflètent le nombre absolu d'électeurs dans notre pays, ces derniers étant par la suite totalement libre de voter ou de ne pas voter. C'est logique et ça devrait rester la règle. Liban 1, France 0. Cependant, la tenue de nos listes électorales laissent à désirer : les noms des personnes décédées ne sont radiés que lorsque les familles signalent les décès, qui peut intervenir des années après.

L'autre élément qui peut élever les taux d'abstention se trouve dans la discrimination qui frappe les Libanais qui résident à l'étranger. Les Libanais-es du Liban n'ont absolument rien à faire pour voter le jour J des élections. Ce n'est pas le cas des Libanais de l'étranger. Ils doivent signaler longtemps à l'avance, leur intention de voter à l'étranger à l'ambassade du Liban de leur lieu de résidence. Pour le millésime 2018, ils n'avaient que quelques semaines pour le faire, entre octobre et novembre 2017. Qui rate la fenêtre d'inscription, est banni du vote à l'étranger. Qui s'inscrit doit faire parfois des centaines de kilomètres pour trouver son bureau de vote. Qui se trouve dans un pays où peu de Libanais se sont inscrits, est exclu du vote d'emblée. Plus grave encore, une fois inscrit dans une ambassade, on ne peut plus voter au Liban. Cette discrimination est de nature à augmenter artificiellement les taux d'abstention dans les différentes circonscriptions. Il faut que tout cela change.

 IV  « Prix du 12-Janvier » pour le Courant du Futur


La chute est terrible, le Courant du Futur passe de 33 à 21 députés. Pour beaucoup, il est le premier des perdants. Certes, les analystes n'ont pas tort, mais ils oublient deux détails.
. D'une part, le Futur était surreprésenté au Parlement sortant, grâce à l'ancienne loi électorale de 1960. Cette cure d'amaigrissement n'est qu'un retour au poids politique normal.
. D'autre part, en dépit de cette perte, le Futur demeure le premier parti politique au Liban. Par comparaison le Hezbollah ou Amal, ma3 kel eltabl wel zamr woul kharyané wou manyaké, ils sont à 13 et 16 députés. Quant aux CPL et aux FL, avec 29 et 16 députés, on parle de blocs parlementaires hétérogènes, et non de la part de ces partis proprement dit. Nuance.

La Bérézina du Futur s'explique par diverses raisons. Le parti a adopté une stratégie législative non partagée avec sa base électorale sunnite.

Le rapprochement entre le Futur et le CPL est totalement rejeté. Le parti des Aoun et Bassil, a passé le plus clair de son temps à s'attaquer au sunnisme politique et aux Hariri, père et fils.

Le refroidissement des relations entre le Futur et les FL, principal opposant au Hezbollah au Liban, demeure toujours incompris.

Les nombreuses concessions du Futur par rapport aux CPL, duo chiite et régime syrien, ne passent pas : soutenir la candidature de Sleimane Frangié à la présidence de la République et voter pour Michel Aoun, deux fidèles alliés du Hezbollah, accusé de l'assassinat de Rafic Hariri ; revenir sur sa démission sans contreparties sérieuses et sans dénoncer la propagande du Hezbollah sur sa rétention en Arabie saoudite et son exploitation politicienne par le CPL ; rejoindre le CPL sur l'hérésie des centrales flottantes (les navires-générateurs d'électricité) ; élire et réélire Nabih Berri à la tête du Parlement depuis 1992 ; intégrer le Hezbollah dans les gouvernements ; nommer un nouvel ambassadeur à Damas faisant du Liban le premier pays au monde à franchir le pas ; et j'en passe et des meilleures. La cerise sur le gâteau, était l'appel personnel et solennel de Saad Hariri à voter pour Gebrane Bassil à quelques jours du scrutin, une couleuvre difficile à avaler pour une partie de ses électeurs.

Saad Hariri est un dirigeant sincère et populaire. Mais ça ne suffit pas pour convaincre les électeurs de voter massivement pour les listes du Futur. La rue sunnite a envoyé un message très clair au parti. La stratégie législative définit par ses lieutenants est un fiasco. Il faut en tirer les conclusions qui s'imposent. Bien qu'incontournable pour le poste de Premier ministre, le leader du Futur sera à la merci de la bonne volonté du Hezbollah. Pour cela, il mérite le « Prix du 12-Janvier », date qui fait référence au coup de force qui a fait tomber son gouvernement en 2011, à cause du revirement de Walid Joumblatt.

 V  « Prix du 8-Mars » pour le Courant patriotique libre 


Certes, le bloc parlementaire constitué autour du Courant patriotique libre est le plus important du nouveau Parlement (29 députés). Mais c'est avec grande peine et au prix d'alliances tous azimuts que le CPL a réussi à décrocher cette première place. Pour cet exploit, le CPL a dû sacrifier certains de ces candidats naturels, membres du parti, au profit d'hommes d'affaires et d'alliances controversées avec le Hezbollah, le Parti social nationaliste syrien et al-Jamiaat el-islamiya. Son rapprochement avec le Courant du Futur n'était pas du goût d'une frange de sa base. Bilan des courses, il ne fait que deux députés de plus par rapport à la dernière législature. En 2009, 15 députés sur les 27 que comptait le bloc parlementaire étaient membres du CPL (20 si on compte ceux qui étaient sympathisant CPL, sans en être membres). En 2018, ils sont 18/29. Il a présenté un peu moins d'une centaine de candidats pour y parvenir. Pas de quoi pavoiser, sachant que son rival, les FL, n'ont présenté qu'une vingtaine pour obtenir au final une quinzaine de sièges.

Gebrane Bassil était très attendu dans ce millésime 2018, sur deux plans. D'une part, sur le plan personnel. On se demandait si le gendre de Michel Aoun, serait enfin capable de remporter le siège de Batroune, comme un grand, dans cette 3e tentative? Mission accomplie. D'autre part, sur le plan collectif, le parti. Bassil est président du CPL depuis 2015. Il a été élu dans des conditions contestées. Sa stratégie législative, basée sur le piochage-repêchage de candidats dans les milieux d'affaires, les alliances tous azimuts avec les adversaires d'hier et des partis peu recommandables, la mise à l'écart de candidats CPL et la brouille avec ses récents alliés des FL, a été vivement critiquée. Elle vient de montrer ses limites : deux députés de plus pour le bloc. Tout ça pour ça! C'est donc un échec pour Gebrane Bassil.

Tout laisse à penser que l'abstention a dû être plus forte dans les rangs des sympathisants CPL. Il faut dire que la déception est grande. L'impression est amplifiée par la prestation ministérielle médiocre de Gebrane Bassil depuis dix ans. Son passage au ministère de l'Energie (2009-2014), comme au ministère des Affaires étrangères (2014-2018), est un fiasco. La promesse de 2010 de rétablir le courant électrique 24h/24 à l'horizon 2014, reprise par des successeurs appartenant tous au Bloc du Changement et de la réforme, n'a pas été tenue. Au palais Bustros, ce n'est guère mieux. Sur près de 550 000 personnes concernées, seuls 83 000 Libanais se sont inscrits sur les listes électorales des ambassades pour voter à l'étranger, soit à peine 15%. Ce bilan accablant pour Gebrane Bassil a dû dissuader une frange des nouveaux électeurs et des électeurs indécis, d'aller voter et de donner leurs voix au CPL. Il est sûr et certain que les FL ont dû en profiter. En tout état de cause, la route de Baabda pour Gebrane Bassil est semée d'embûches.

Autre résultat très attendu pour le CPL c'est celui de Chamel Roukoz au Kesrouane. Le défi pour le général-retraité était de taille et triple : réussir sa conversion en politique (être élu), décrocher la médaille d'or (premier de la liste) et apparaître comme le leader fort des communautés chrétiennes (en obtenant la légitimité de ce fief maronite). Le principal objectif de Chamel Roukoz est de succéder à son beau-père, la députation pour lui, n'est qu'un tremplin vers la présidence de la République. Pari raté. Elu oui, mais Chamel Roukoz n'a obtenu que 7 300 voix préférentielles, soit 12,5% des suffrages exprimés (Kesrouane), à peine  7,7% des électeurs kesrouanais. Inutile de dire, c'est une misère. Du coup, le général-retraité n'arrive que 6e dans la course (sur 8). Les deux candidats FL le devancent largement, Ziad Hawat (Jbeil) a même le double de voix (36%). Il faut dire que son discours politique au cours de la campagne, a beaucoup déçu. Il s'est montré populiste, partisan et clivant. Eh oui, pour ce gendre aussi, la route de Baabda semble être semée d'embûches.

Le CPL mérite haut la main le « Prix du 8-Mars ». Alors qu'à l'origine, il a défilé le 14 mars 2005, depuis, y compris dans cette campagne électorale, il a fait tout ce qui est possible et imaginable pour entrer dans l'histoire comme un pilier du 8-Mars. Il est aujourd'hui l'incarnation la plus aboutie des Hezbollahi-compatibles. Quel gâchis.

 VI  Le « Prix du 14-Mars » revient au parti des Forces libanaises et aux Kataeb


Le parcours du parti des Forces libanaises n'est pas sans faute, mais il décroche aujourd'hui la palme d'or. Ils ont réussi à doubler la taille de leur bloc parlementaire, passant de 8 à 16 députés, allant même jusqu'à décrocher des sièges dans des circonscriptions tenues jusqu'alors par leurs principaux adversaires politiques, le Courant patriotique libre, au Kesrouane-Jbeil, comme par leurs ennemis politiques, le Hezbollah à Baalbek-Hermel. L'important succès des FL était prévisible comme je l'ai indiqué dans mes articles.

Ce succès s'explique par de nombreux facteurs : une assise populaire chrétienne au niveau national, la loi électorale proportionnelle, un découpage des circonscriptions adapté à leurs besoins électoraux, la fidélité du parti à ses principes (notamment l'édification d'un état de droit et une ligne politique anti-Hezbollah et anti-Assad), une campagne législative claire marquée par de nombreuses batailles électorales, l'avantage de leur situation d'outsiders (jouer pour gagner des sièges est plus confortable que jouer pour ne pas en perdre !), une prestation ministérielle immaculée (de ses trois ministres) et l'évitement des alliances incongrues (à l'opposé du CPL). De ce fait, il mérite de l'avis de tous, le « Prix du 14-Mars ». Ainsi, contrairement à tous les autres partis sans exception, les FL ont fait le plein d'électeurs, chez leurs fidèles sympathisants comme chez les nouveaux électeurs.

Seul bémol, l'accord stérile de Meerab, il n'a servi à rien. En tout cas, il n'y est pour rien, dans l'honorable score réalisé dans ce scrutin. Pire encore, il a fait perdre aux FL une frange de leurs sympathisants et des sympathisants du Futur, ainsi que des indépendants, déçus que Samir Geagea aient donné la présidence de la République sur un plateau en argent au plus ancien et fidèle allié du Hezb, Michel Aoun, sans aucune contrepartie. Si le show de Meerab n'avait pas eu lieu, les FL auraient peut-être eu plus de députés, et certainement plus de voix.

Le grand succès des FL doit être légèrement pondéré par la nature du bloc parlementaire des FL. Entre Antoine Habchi, FL jusqu'à la moelle, et Ziad Hawat, FL sans l'être, il y a une nuance. Cela n'enlève rien à l'engagement de l'ex-président du Conseil municipal de Jbeil. Mais beaucoup n'ont pas encore oublié la mésaventure des FL en 2009. Nadim Gemayel et Nayla Tuéni, ont été élus grâce aux voix des FL à Achrafieh, avec l'engagement pré-électoral de rejoindre le bloc des FL, chose qu'ils n'ont jamais faite. Si le fils de Bachir s'est toujours montré fidèle et solidaire des FL, la fille de Gebrane a été d'une ingratitude incroyable.

Les Kataeb ont un parcours politique pratiquement sans faute depuis un certain temps. Ils sont menés par Samy Gemayel, un jeune leader qui n'est pas mouillé dans la guerre et qui vient d'une grande famille qui a beaucoup donné au Liban. Il est jeune et dynamique. Ses idées sont progressistes. Mais il n'arrive pas à tailler pour son partie une bonne place au soleil. Pas facile d'être le fils d'Amine Gemayel, sans en payer le prix fort. En plus, la rue chrétienne ne semble pas assez large pour trois grands partis politiques. Il n'y en a que pour deux : le Courant patriotique libre et les Forces libanaises. Ce sont les deux seules formations chrétiennes qui ont une assise populaire sur tout le territoire national.

 VII  « Prix du 7-Mai » pour le Hezbollah

Certes, le Hezbollah sort de ces élections avec un bloc parlementaire assez confortable. Avec le mouvement Amal, le duo chiite préserve son hégémonie sur la rue chiite, tout à fait. Il est vrai aussi que l'opposition chiite ne le menace pas encore. Ses alliés du Courant patriotique libre, notamment Gebrane Bassil et Chamel Roukoz, n'ont pas manqué de réitérer leur attachement à l'alliance stratégique conclue en 2006 entre les deux formations. Enfin, le Hezb a beaucoup d'éléments pour affirmer qu'il sort gagnant des élections législatives. Et pourtant, Hassan Nasrallah ne peut certainement pas se reposer sur ses lauriers, encore moins dormir sur ses deux oreilles.

Et pour cause, le parti-milicien chiite reste une entité terroriste pour une partie des Libanais et la majorité des Syriens, ainsi que pour l'écrasante majorité des Arabes et des Occidentaux, il est poursuivi pour l'attentat terroriste ayant tué l'ancien Premier ministre libanais, Rafic Hariri (et 21 autres personnes), et dont le chef souffre d'un déficit chronique en vitamine D, depuis qu'Israël l'a assigné à vivre loin du soleil d'Allah (au crépuscule du 12 juillet 2006).

Qui suit de près le Hezbollah, ne peut que relever les nombreux signes de fébrilité qu'il a montré au cours de ces législatives.

Avant les élections, Hassan Nasrallah est contraint d'annoncer qu'il peut être amené à faire du porte-à-porte pour motiver les électeurs chiites, afin de défendre son fief de Baalbek-Hermel et de remporter la bataille électorale, et d'envoyer une meute pour passer à tabac le journaliste Ali el-Amine, candidat à un siège chiite dans le Sud-Liban et opposant au Hezb, l'idée même qu'il ait pu défier le parti-milicien lui était insupportable.

Pendant les élections, le Hezbollah est contraint de faire pression pour laisser les portes des bureaux de vote de la circonscription ouvertes tard dans la soirée, afin d'amener les électeurs chiites à voter.

Après les élections, incapable d'empêcher la percée des FL dans son fief de Baalbek-Hermel ou de faire élire son candidat chiite dans le fief de son allié du CPL à Kesrouane-Jbeil, il est obligé de lâcher ses hordes de sympathisants cyclomotoristes dans les régions chrétiennes et sunnites de Beyrouth, allant jusqu'à agresser des sympathisants du Futur, commettre des actes de vandalisme sur la statue de Rafic Hariri (Saint-Georges), tirer en l'air et scander « Beyrouth est devenue chiite », afin de convaincre par la force et le tapage qu'il a remporté les élections et qu'il est le maître incontesté du jeu politique.


Cette fébrilité électorale s'explique par trois éléments:
• le Hezb savait qu'il avait atteint un plafond au Liban concernant la taille de son bloc parlementaire, il peut augmenter le nombre des Hezbollahi-compatibles et des idiots utiles, mais pas celui de ses propres députés ;
• son plus fidèle allié, le Courant patriotique libre, est de plus en plus séduit par une entente pragmatique avec son ennemi, le Courant du Futur ;
le Hezb craignait l'arrivée en force au Parlement et au Conseil des ministres, de son ennemi juré, le parti des Forces libanaises.

Cette crainte se réalise au pire moment, où le vent géopolitique lui est défavorable. L'étau se resserre sur le parti-milicien dans son procès devant le Tribunal Spécial pour le Liban concernant l'attentat terroriste du 14 février 2005. Il vient d'être accusé d'ingérence dans les affaires intérieures du Maroc. Les sanctions financières américaines contre lui sont renforcées régulièrement. Bachar el-Assad est sauvé temporairement, mais la survie de sa tyrannie à long terme est loin d'être assurée. Son parrain, wali-fakih Ali Khameneï, peine à s'implanter durablement en Syrie (ses installations sont régulièrement visées par Israël, pas plus tard que la nuit dernière!) et n'arrive pas à profiter du chaos régional pour passer en douce de nouveaux armements à la milice chiite libanaise (régulièrement bombardés par Tsahal). Pire encore, le retrait des Etats-Unis de l'accord sur le nucléaire iranien, renvoie la République islamique d'Iran à la case de départ et aux sanctions, privant le Hezb d'une manne financière précieuse, pour acheter le silence de la communauté chiite libanaise après les lourdes pertes humaines qu'elle a payées dans le conflit en Syrie (plus de 1 500 morts). Le pompon c'est la dernière menace israélienne : le Liban sera tenu responsable de toute action menée par le Hezbollah contre Israël.

Mais le plus grave pour le Hezbollah est ailleurs. Le parti-milicien chiite libanais prouve jour après jour à une grande partie des Libanais, qu'il constitue une anomalie au Liban, et du Machreq au Maghreb, et tant qu'ils ne se décident pas à y mettre un terme, le pays du Cèdre ne connaitra ni paix, ni prospérité, ni état de droit bien sûr, ni même électricité. Il restera qu'un pays sous-développé, à la merci de ses encombrants voisins, la Syrie, l'Iran et Israël.

Si on analyse les données législatives avec le prisme 8-Mars (pro-Hezb, pro-Assad) vs. 14-Mars (anti-Hezb, anti-Assad), les résultats électoraux sont inquiétants. Dix ans après l'invasion de Beyrouth et du Mont-Liban par les miliciens du Hezbollah, certains Libanais ont décidé d'offrir à la nation un nouveau Parlement où le parti-milicien, ainsi que les Hezbollahi-compatibles et les idiots utiles, détiennent la majorité relative, voire absolue càd les 2/3 de l'Assemblée nationale. Si demain matin Michel Aoun décède, longue vie au général!, tout ce beau monde peut se réunir dans l'après-midi pour élire Jean Obeid, Mikhael el-Daher ou un tocard de la même catégorie. Ils peuvent même modifier la Constitution à leurs heures perdues. Bref, les élections législatives libanaises ont conduit à un 7-Mai politique. Voilà pourquoi le « Prix du 7-Mai » revient naturellement au Hezbollah.

 VIII  Pour en finir avec notre démocratie bananière


Franchement, ce qui me préoccupe en ce début de mandat, ce sont tous ces éléphants roses lâchés au cours de cette campagne électorale et qui encombrent l'espace aérien libanais aujourd'hui. Qu'est-ce qu'ils vont devenir? Croire que le faible taux de participation fera honte aux vainqueurs et les poussera à mieux travailler pour le bien collectif, là où plus de la moitié des électeurs ne se sont pas exprimés, les deux-tiers à Beyrouth, c'est espérer que les crocodiles ont des états d'âmes et versent de chaudes larmes en dévorant leurs proies. Certains verraient dans cette prose une métaphore. Antoine Constantine Pano (CPL) est un représentant de la nation avec 539 voix préférentielles obtenues dans la première circonscription de Beyrouth. Il faut dire qu'il appartient à la confession chrétienne dite « minorités ». Alors, vous comprenez mieux pourquoi Joumana Haddad était furax, à quelques voix, elle se voyait parader pendant quatre ans dans une voiture avec une plaque d'immatriculation « Parlement libanais ». Ah j'ai mieux, Eddy Demirdjian (indépendant) a été élu pour le siège arménien orthodoxe à Zahlé avec 77 voix préférentielles, représentant 0,7% des suffrages préférentiels exprimés. Vous comprenez mieux maintenant pourquoi la députation suscite autant de vocations et d'opportunisme.

Si nous voulons améliorer notre démocratie bananière, il va falloir agir sur beaucoup de paramètres, à commencer par la loi électorale. Elle est stupide, nous venons de la tester. Pour les raisons que j'ai évoquées plus haut, mais aussi parce qu'elle instaura un seuil éliminatoire pour la sélection des listes (le quotient électoral), mais aucun pour la désignation des élus (le vote préférentiel) !

Je reste partisan de la circonscription uninominale à un tour, avec réduction du nombre de député de moitié, combiné au tirage au sort, je suis aussi sérieux que l'étaient Aristote, Rousseau et Montesquieu. Ce sont les seules modes de scrutin qui permettent de déconfessionnaliser les élections. La copie de la loi électorale est à revoir. Les nouveaux Parlementaires doivent s'y mettre dès demain et pas la veille des élections 2022, qui probablement n'auront pas lieux à temps, comme je l'ai expliqué précédemment du fait du décalage de la fin des mandats parlementaire et présidentielle, et du manque de respect de la Constitution par la nouvelle majorité.

Il faut par ailleurs veiller à mettre à jour les listes électorales, en imposant aux médecins, hôpitaux et autorités religieuses (responsables des enterrements), l'obligation de signaler les décès aux autorités administratives. Pour remédier à la faible inscription des Libanais sur les listes électorales consulaires, là aussi, il faut légiférer en simplifiant la procédure d'inscription à distance, en prolongeant les délais d'inscription et/ou en instaurant le vote électronique sécurisé (en supprimant le vote par bulletin en papier).

Dans ce chantier, il faut en finir une fois pour toutes avec les autoprorogations et les vacances du pouvoir. Je propose pour ma part l'interdiction constitutionnelle de toute autoprorogation parlementaire sauf en cas de force majeure (catastrophe naturelle, guerre, etc.) et l'instauration du principe du conclave présidentiel, à l'instar du Vatican (l'enfermement des députés, jusqu'à l'élection du président; imaginer l'idée!).

 IX  Et maintenant, on va où ?


Il est indéniable que depuis lundi, le Liban est entré dans sa deuxième phase post-indépendance. La première, marquée par la mini-guerre civile du 7-Mai (2008), n'a duré que 13 ans (2005-2018). Elle s'est terminée ironiquement un 7 mai.

Si on trie les 128 nouveaux parlementaires par famille et affinité, on obtient trois catégories :

les ex 8-Mars, que nous devons désormais désigner par les Hezbollahi-compatibles, sortent de ces élections avec une coalition de 68 députés, répartie de la manière suivante : Hezbollah 13 députés, Amal 16 députés, Courant patriotique libre et ses alliés 29 députés, Mikati 4 députés, Parti social nationaliste syrien 3 députes, Marada 3 députés ;

les ex 14-Mars, que nous devons dorénavant désigner par les Hezbollahi-incompatibles, sortent des législatives avec une coalition de 38 députés, répartie de la manière suivante : Courant du Futur 21 députés, Kataeb 3 députés, Forces libanaises 16 députés ;

les soi-disant indépendants, hezbollahi-compatibles et incompatibles sont composés de 22 députés : Parti socialiste progressiste 9 députés, divers 13 députés (dont Michel Mouawad, Michel Murr, Farid Heïkal el-Khazen, Fouad Makhzoumi, Oussama Saad, Paula Yacoubian).

Ainsi, les ex-8 Mars peuvent avoir sans problème la majorité relative et facilement la majorité absolue, alors que pour les ex-14 Mars, c'est mission impossible au cours de cette législature, au Parlement comme au Conseil des ministres, qui sera calqué sur son profil. Il faut en prendre acte, respecter le choix démocratique des Libanais et préparer la revanche, ce n'est pas la fin du monde, le 8-Mars a déjà gouverné seul entre 2011 et 2014. Celle-ci passe par une analyse approfondie pour connaitre ce qui s'est passé : comment le camp souverainiste 14-Mars, victime d'assassinats politiques, est passé de la situation majoritaire (2005-2011), à une situation instable (2011-2014), puis à une situation égalitaire (2014-2018), pour finir dans une situation minoritaire (2018-2022)?

La seule raison d'espérer réside dans la victoire éclatante des Forces libanaises. D'une part, elle donne au parti le plus hostile à l'hégémonie du Hezbollah au Liban, et aux Kataeb, une vingtaine de députés, un poids politique suffisamment important, qui se traduira au gouvernement, pour peser efficacement sur les décisions, comme dans le cas du deal sur les centrales flottantes. D'autre part, elle sert de leçon à leur ex-allié, le Courant du Futur, pour le pousser à écouter plus sa base électorale, s'il veut remonter la pente aux prochaines élections.

Enfin, tout le monde doit tâcher de ne pas oublier la principale leçon de ce scrutin : pour motiver les électeurs, il faut créer un intérêt, de vrais enjeux et des promesses plausibles, et quelques batailles électorales. A titre d'exemple, le clivage 8-Mars / 14-Mars est mort. Vive le clivage Hezbollahi-compatibles / Hezbollahi-incompatibles.